Le ministère à la promotion de la paysannerie, une mystification ?

mardi 12 juin 2012  AlterPresse 

Non « à l’instrumentalisation ni à la zonbification des paysans, mais plaidoyer pour un renforcement des capacités institutionnelles du ministère de l’agriculture », dans un contexte d’attente sur des réponses concrètes à ce secteur stratégique dans l’économie en Haïti : tels sont les desiderata exprimes par différents responsables d’organisations paysannes…

« Reforme agraire intégrale, crédit agricole, intrants agricoles accessibles, sécurité sociale, irrigation des terres » font également partie des revendications des paysannes et paysans.

Ces organisations paysannes s’interrogent sur la constitution d’ « une nouvelle vache laitière pour amis et proches du pouvoir » avec la création de l’entité chargée de la promotion de la paysannerie…

P-au-P, 12 juin 2012 [AlterPresse] — Le ministère à la promotion de la paysannerie du gouvernement Lamothe est vu comme une mystification, une tentative de neutraliser le mouvement paysan et une « invention du pouvoir autoritaire de Martelly », selon plusieurs organisations paysannes contactées par l’agence en ligne AlterPresse.

Les organisations consultées militent au moins depuis 1986 dans le secteur paysan, sur le territoire national.

Ce ministère, qui est « une farce », ne servira pas les intérêts des paysans, expliquent plus de la moitié des responsables interviewés.

Une des 4 nouvelles entités, créées par le premier ministre Laurent Salvador Lamothe, ce nouveau ministère est dirigé par Marie Mimose Félix, une grande inconnue des organisations paysannes.

Un leurre…

« Les organisations paysannes devraient être informées de la constitution d’un tel ministère. Les autorités devaient dialoguer avec elles sur ce sujet », déplore Édith Remonvil de la branche du Nord-Ouest du Mouvement paysan national du congrès de Papaye (Mpnkp) .

Ce ministère ne « pourra pas apporter un quelconque changement pour les paysans ».

Décelant une volonté de « jeter la poudre aux yeux des paysans », Remonvil exige du gouvernement « des actions plus importantes pour résoudre les véritables problèmes des paysans ».

Un ministère, créé sans dialogue, n’est que l’expression d’un « pouvoir anti-paysan qui tente de leurrer les paysans », estime pour sa part, l’organisation Fòs pou defann dwa peyizan Ayisyen (Force de défense des droits des paysans haïtiens, Fddpa), qui évolue dans le département de l’Artibonite (Nord).

Les paysans doivent eux-mêmes s’organiser pour prendre le pouvoir politique et créer « les conditions réelles d’émancipation de la paysannerie haïtienne, [car], mieux que quiconque, ce sont les paysans qui connaissent leurs problèmes », relève François Philistin de Fddpa.

« La présence du mot paysannerie dans la dénomination du ministère n’est que démagogie. On veut galvauder la notion de paysannerie et du coup berner les esprits de la population », fait ressortir Francœur Pierre de Konbit Peyizan nan Nip (Coumbite des paysans des Nippes, KPN / Sud-Ouest).

Disant halte « à l’instrumentalisation des paysans, via un ministère visant à renforcer le fossé entre grands paysans et petits paysans », Pierre craint déjà que des« cravatés viennent jouer au paysan maintenant ».

« J’ai vite compris que c’est encore une tentative d’un gouvernement pour nous ’’zonbifier’’ », ajoute Louis Edmond Jean-Paul de Federasyon gwoupman plantè Bèl Fontèn (Fédération des groupements de planteurs de Belle-Fontaine, Fgpb / Ouest)

Pour l’Institut culturel Carl Levêque (Ickl), la création de ce ministère « ne va rien apporter. Ce n’est qu’un ministère en plus dans un gouvernement sans aucun plan, aucun projet national, sans cohérence interne ».

« En principe », les organisations paysannes les plus connues et les plus impliquées devaient être consultées pour mettre sur pied ce ministère, regrette le directeur exécutif de l’Ickl, Marc Arthur Fils Aimé.

Wesnel Jean Baptiste de Tèt Kole ti Peyizan Ayisyen (l’Union des petits paysans haitiens, Tktpa) verrait ce ministère d’un autre œil, si « le gouvernement entrait en dialogue avec les organisations paysannes pour poser le problème ».

Mais finalement, « ce ministère ne peut rien résoudre », lâche-t-il comme les autres dirigeants paysans.

Questionnés sur le personnage Marie Mimose Félix, ministre déléguée auprès du premier Ministre et chargée de la promotion de la paysannerie, les responsables d’organisations paysannes , questionnés par AlterPresse, déclarent à l’unanimité qu’elle est une parfaite inconnue du milieu paysan.

Renforcer le ministère de l’agriculture

« Il n’y a pas de paysan en dehors de l’agriculture et d’une relation avec la terre », analyse pour sa part Francœur Pierre du Kpn, ne voyant pas le bien fondé du nouveau ministère chargé de la promotion de la paysannerie.

Le Kpn plaide pour le « renforcement des capacités du ministère de l’agriculture ».

Dans le même sens, d’autres organisations semblent voir plutôt, en ce nouveau ministère, la création d’ « une nouvelle vache laitière pour amis et proches du pouvoir ».

Dans l’actuel budget, le gouvernement haïtien a consacré autour de 7 milliards de gourdes à l’agriculture.

Le représentant du Knp ne manque pas de dénoncer « l’entreprise de fragilisation des institutions » sous l’administration de Martelly en pointant du doigt des programmes tels « Aba grangou, ti manman cheri ».

Que demandent les paysans ?

Il semble que, depuis le mouvement de Jean-Baptiste Perrier dit Goman dans la Grande Anse (Sud-Ouest) depuis 1806, les revendications des paysannes et paysans haïtiens n’ont pas changé.

Cette catégorie continue à réclamer que la terre qu’elle travaille lui appartienne.

En 1987, une avancée a été observée.

« Les [habitantes et] habitants des sections communales ont un droit de préemption pour l’exploitation des terres du domaine privé de l’État, situées dans leur localité »., stipule l’article 39 de la Constitution du 29 mars 1987.

« Jusqu’à présent, l’application de cet article reste un rêve pour les paysans », signale Tèt Kole Ti peyizan ayisyen.

Une majorité de terres du domaine privé de l’État sont encore entre les mains de ’’grandons’’ (potentats) qui réduisent les petits paysans en métayers (la pratique appelée « demwatye », deux-moitiés).

« La terre doit appartenir à celle et celui qui la travaillent », revendique Édith Remonvil du Mpnkp.

Un mot d’ordre qui semble avoir été suivi aux Verrettes (Artibonite/Nord), où les paysans ont pu se libérer du métayage en prenant possession de 950 carreaux de terres du domaine de l’État, que détenait un grandon, selon les informations que détient AlterPresse.

Pourtant, dans le Nord-Ouest, précisément à Jean-Rabel, les paysans n’ont pas la même quiétude d’esprit. Ils recommencent à être « persécutés et intimidés sur les terres par les grandons », notamment « les cerveaux du massacre de Jean-Rabel », rapporte Tèt kole Ti Peyizan ayisyen.

Les grandons du Nord-Ouest sont soupçonnés d’avoir incendié 15 maisons de paysans le 9 mai 1986 en compagnie de bandits à leur solde, ajoute Wesnel Jean-Baptiste.

Le 23 juillet 1987, environ 139 paysannes et paysans (chiffre officiel fourni par le conseil national de gouvernement / Cng / de l’époque) ont été assassinés par des militaires, des « tontons macoutes » et des grandons dans la commune de Jean-Rabel, selon les informations disponibles.

Jusqu’à date, les criminels responsables de ces atrocités n’ont pas été inquiétés.

« Depuis l’accession au pouvoir de Michel Martelly, les grandons semblent reprendre confiance dans le Nord-Ouest », indique Jean-Baptiste sans vouloir établir un rapport direct Martelly-grandon.

« Reforme agraire intégrale, crédit agricole, intrants agricoles accessibles, sécurité sociale, irrigation des terres » sont, entre autres, les revendications de la paysannerie, d’après Francœur Pierre du Kpn.

La réforme agraire intégrale consiste, en amont, en la « distribution de terres à des gens les travaillant vraiment et la mise à disposition d’infrastructures de bases, telles centres de santé, écoles correctes, [systèmes d’adduction d’eau potable, offices d’État civil de proximité], services publics divers pour les paysans en aval », avance Marc Arthur Fils-aimé de l’Ickl.

Toutefois, Fils-aimé plaide pour un « pouvoir populaire, où la participation de la grande majorité est réellement effective ».

Pour cela, il faut « de la formation, de la conscientisation pour ériger une organisation forte, consciente, pouvant aider les masses à se débarrasser des carcans imposés par la bourgeoisie locale rétrograde et la soi-disant communauté internationale », souligne t-il. [efd kft rc apr 12/06/2012 0:17]

AlterPresse (www.alterpresse.org)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s