APRÈS LA FÊTE, LE TEMPS DES TEMPÊTES

APRÈS LA FÊTE, LE TEMPS DES TEMPÊTES

Par Ella PERRARD

C’est le mois d’août. Nous sommes en pleine saison cyclonique. Les perturbations se font et se défont en cette période de l’année  dans la mer atlantique. Il y en a deux au moment où nous écrivons cet article.

Gouverner c’est prévoir

Point besoin de cyclone, de dépression ou d’onde tropicale : une simple averse suffit pour mettre Port-au-Prince, la capitale et d’autres villes du pays sens dessus dessous. N’importe quel enfant au niveau de fin d’études primaires vous le dira : la saison cyclonique correspond toujours à la période estivale. Inutile donc pour les gouvernants de prétendre ignorer un tel fait si un ouragan devait frapper le pays cette année.

Vue aérienne de Gonaïves avant et après le passage du cyclone Jeane

Aussi, bien que la MINUSTAH et les différentes organisations de l’ONU, la DPC (Direction de la protection civile) et  le ministère de l’Intérieur aient déclaré qu’ils étaient prêts à faire face aux aléas de la période cyclonique, nous savons que le bilan sera quand même très lourd. Comme en pareille circonstance, la liste des épreuves sera longue. Les dommages matériels, les pertes en vies humaines et dans le secteur agricole seront très importants dans plusieurs régions du pays. C’est une certitude. D’ailleurs pour la majorité de la population. Toutefois les dégâts auraient pu certainement être limités, surtout en ce qui a trait à la protection des vies humaines, si le gouvernement s’en était donné les moyens. Les fonds sont là. Des fonds aujourd’hui disponibles. Plus de 900 millions de dollars, sous forme d’aide et de prêts, dorment dans les caisses de l’État attendant d’être affectés à des projets. Ce ne sont pas les besoins qui manquent.

Mapou, Fonds Verrettes, Gonaïves, on s’en souvient…

En 2004 l’ouragan Jeanne avait causé de graves inondations et des glissements de terrain qui avaient occasionné la mort de plus de 3000 personnes aux Gonaïves, faisant presque autant de disparus dans les régions avoisinantes.

Mapou, bourgade située au milieu d’une vallée avait complètement sombré sous les eaux. Le bilan s’établissait à plus de 2000 morts. On dénombrait, là encore, presque autant de disparus.

La même année, Fonds Verettes a été dévasté par des inondations.  Suite à des pluies diluviennes (pas un cyclone, pas même une tempête) qui ont tout emporté (maisons, écoles, église), la ville a été recouverte de boue et de pierre.

En 2008, la saison cyclonique fut singulièrement active. Haïti fut notamment touchée par la tempête tropicale Fay, les cyclones Gustave, Hanna et Ike —  qui ont fait sortir les rivières de leurs lits et provoqué des coulées de boue sur la population en laissant derrière eux des dégâts considérables. Les années suivant la catastrophe du tremblement de terre, les cyclones Thomas en 2010 et Irène en 2011 nous ont, toutes proportions gardées, relativement épargnés. Certes, il y eut des dégâts et des pertes en vies humaines. Surtout en province. Et dans les zones  agricoles. Mais pas autant auquel pouvait- on s’y attendre si Port-au-Prince était sur sa trajectoire. N’oubliez pas que la majorité de la population vivait dans la rue, dans des camps, sous des tentes qui ne résistent même pas à la pluie. Mais qui peut prédire ce que nous réservent pour cette année les Ernesto, Florence, Gordon, Hélène ou autre  Isaac ? Haïti et la République dominicaine partagent la même île. Pourtant les mêmes cyclones, quand ils passent sur l’île, ne laissent pas autant de dégâts matériels, ni ne causent autant de pertes en vies humaines en république voisine qu’ils provoquent en Haïti.  Encore moins à Cuba. Ne s’est-on jamais demandé pourquoi ? La réponse se situe au niveau de l’idée que se font les responsables au sommet de l’État de la valeur de la vie humaine dans ces pays. À Cuba par exemple, il y a une logistique permettant d’accueillir dans des abris sûrs jusqu’à un million et demi de personnes lors du passage d’un cyclone sur l’île. En matière de protection civile, cela devrait plus tôt servir d’exemple à plus d’un. Gouverner c’est prévoir.

«Nap travay »

Nous n’avons pas réellement de reproches spécifiques à formuler sur le carnaval en tant que fête populaire. Sinon qu’à déplorer les morts, les blessés en grand nombre et aussi les propos orduriers.

Mais après cette réjouissance inconvenante,  à la veille d’une catastrophe annoncée, d’un autre tremblement de terre peut-être tout aussi dévastateur que celui qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010 (magnitude d’au moins 7.2 );

– si la saison cyclonique, d’ailleurs prévisible pour le commun des mortels, s’avère active cette année laissant derrière elle un cortège de malheurs;

–  si  l’État n’arrive pas , faute de fonds, à faire face à ses responsabilités alors que ses dirigeants n’avaient trouvé rien de mieux à faire que d’organiser un deuxième carnaval en moins de six mois ;

– et si de plus ils sont obligés de s’en remettre à la communauté internationale et aux organisations humanitaires, cela consacrera non seulement la faillite de l’État haïtien,  mais mettra à nu l’incompétence, l’irresponsabilité de ses dirigeants  – incapables de prévoir qu’ils sortaient de la fête pour entrer dans les tempêtes – et surtout leur degré d’inconscience.

Aussi Messieurs les dirigeants, craignez donc que les organisations humanitaires et la communauté internationale ne vous récitent la fable de La Fontaine : la cigale et la fourmi. Vous connaissez ?« La Cigale, ayant chanté tout l’été se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue : Pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine chez la fourmi sa voisine, la priant de lui prêter quelque grain pour subsister jusqu’à la saison nouvelle. « Je vous paierai, lui dit-elle, avant l’août, foi d’animal, Intérêt et principal. « La fourmi n’est pas prêteuse : c’est là son moindre défaut. Que faisiez-vous au temps chaud dit-elle à cette emprunteuse?- Nuit et jour à tout venant je chantais, ne vous déplaise.- Vous chantiez ? j’en suis fort aise. Eh bien! dansez maintenant. »

Vous aussi, vous risquerez d’entendre des réponses comme celles de la cigale à la fourmi : «Mais qu’avez-vous fait au début de l’été : vous aviez chanté et dansé. Nous en sommes fort aises. Eh bien grincez maintenant. »

Dix-huit mois déjà depuis que vous êtes au pouvoir, il aurait fallu porter toute l’attention sur la réhabilitation des quartiers dévastés par le tremblement de terre et non réaffecter ces fonds à la réalisation du carnaval, à l’ aménagement de complexes sportifs ou à la construction d’hôtels luxueux pour des touristes dont nous ne sommes  pas sûrs qu’ils viendront nous visiter tant le spectacle de ces centaines de milliers de personnes sous les tentes est  déprimant et désolant.

Il ne suffira pas seulement d’émettre des alertes jaunes et rouges, de diffuser des bulletins météorologiques régulièrement sur les antennes des stations de radio, demandant  aux gens d’évacuer les zones à risque.  D’ailleurs où iraient-ils?  Nous ne voyons vraiment pas où l’État aurait pu trouver des bâtiments disponibles susceptibles d’être transformés en un tournemain en centres d’hébergement pour un demi-million de personnes. Ces choses-là se conçoivent et se préparent longtemps à l’avance. Cependant tous ces efforts,  louables par ailleurs, de la part des organismes concernés, tels le Système National de Gestion des Risques et Désastres (SNGRD) et le Centre National de Météorologie (CNM) pour sensibiliser les populations aux risques auxquels elles s’exposent, sont indispensables et obligatoires. Cependant le gouvernement devrait  agir en amont, avant les catastrophes. Ce n’est pas après les dégâts, après les inondations qu’il faut, avec casques, bottes et caméras, aller visiter les camps et les zones sinistrées pour projeter l’image du chef responsable «Nap travay », solidaire des malheurs de son peuple. Bien sûr que cela aura un impact positif pour l’image du monarque et que cette propagande aura un effet bœuf sur les partisans convaincus de voir, le casque bien vissé sur le crane rasé, «Prezidan an ap travay». Mais cela ne sera d’aucune utilité aux yeux des sinistrés qui auraient perdu soit leurs parents, soit leurs amis, soit leurs enfants ou qui ont peut-être failli eux-mêmes perdre leur vie. Faites l’expérience, rendez-leur donc une petite visite quelques heures avant le passage du cyclone et vous entendrez de bonnes, des vertes et des pas mûres. Ces fonds alloués à la construction d’hôtels, à la réalisation du carnaval ou à l’aménagement de complexes sportifs (nécessaires mais pas prioritaires et de toute façon non financés selon les règles administratives), auraient pu servir à autre chose. Messieurs, les Martelly-Lamothe et Co. Par exemple, à construire des structures d’accueil pour ces sans-abri encore sous les tentes depuis deux ans plutôt que des « stands ». A aider à mettre en place des programmes d’exercices de simulation pour la population en cas de danger, la confection d’un système de drainage conforme aux règles d’urbanisme. Servir à curer les égouts, les rivières. À ériger des digues de protection pour les populations exposées. À sauver des vies humaines tout simplement.

Nous savons qu’ il y aura encore cette année des inondations, des routes coupées, des régions inaccessibles, des éboulements, des rivières en crues, beaucoup de pertes en vies humaines, beaucoup de dommages matériels, etc. Les victimes du tremblement de terre encore sous les tentes seront les premières victimes en cas de passage d’un cyclone. Il y a donc urgence.

La prise en compte de ces problèmes profiterait davantage à la population plutôt que la mise en place de programmes servant d’abord à la propagande du gouvernement en lieu et place des intérêts du peuple haïtien. Cela devrait conduire le gouvernement à faire des choix politiques plus rationnels,  plus constructifs, mieux élaborés, et autrement plus urgents aujourd’hui que la mise sur pied d’une armée,  ou l’organisation de multiples carnavals dans une même année .

Gouverner, c’est prévoir.

Ella PERRARD

3 août 2012

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s