Jouer au pauvre n’aide pas Haïti : c’est insulter ses habitants

par Amélie Baron

Vivre avec un dollar par jour pour comprendre la pauvreté : telle a été l’expérience réalisée par quatre citoyens américains à Port-au-Prince. Une idée stupide, égocentrique, malsaine et surtout stérile pour Haïti.

Comme beaucoup d’étrangers, Matthew Jones n’a découvert Haïti que le 12 janvier 2010, devant une télévision où tournaient en boucle les images terribles des morts, des blessés, des décombres… Devant l’horreur sans mots de la catastrophe qu’a été le séisme, ce jeune étudiant américain a voulu aider.

Sentiment compréhensible et partagé par des millions de personnes à travers le monde. Mais plutôt que de se défausser rapidement de quelques billets auprès d’une ONG, Matthew Jones a voulu agir : « Je ne savais pas comment aider mais vivre dans la pauvreté a été une bonne première étape ». Enrôlant son frère et deux de ses amis, il est donc parti pour passer 28 jours à Port-au-Prince. Leur projet : vivre sous une tente, avec un dollar par jour. « Pour mieux comprendre, nous avons décidé de vivre comme les Haïtiens ». Faire comme si… tels des enfants qui, dans une cour de récréation, s’inventent un univers. Sauf qu’ici le terrain de jeu a été un pays, une capitale, une ville bien réelle.

Les quatre jeunes hommes ne sont, bien sûr, pas partis les mains vides. Caméra et micro dans les sacs : il leur fallait filmer le quotidien haïtien, preuve s’il en fallait une, que leur « aide» bien intentionnée était davantage tournée vers eux-mêmes et non à destination des Port-au-Princiens dans le cruel besoin. Leur vidéo intitulée « 1 dollar poverty – living in Haiti on 1$ per day for 28 days » est désormais disponible sur Youtube. 28 minutes dérangeantes où s’étale l’inutilité de leur « expérience », car Haïti fut réellement pendant ces quelques jours leur laboratoire. Et pas n’importe lequel ! Avant le départ, les quatre amis évoquent face à la caméra leurs appréhensions, leurs doutes. Qu’est-ce-qui leur fait le plus peur ? Le plus jeune répondra « de ne pas revenir »… Les clichés sont annoncés, le suspens lancé : nous, Américains, allons dans cet inconnu d’où nous pourrions  ne pas revenir.

Au fil du documentaire, ces candides aidants découvrent la rude réalité. Leur tente (emportée dans les bagages, ils n’ont pas eu à subir des heures d’attente pour bénéficier d’un don d’une organisation internationale) sera plantée dans la cour d’une maison en ruines. Une générosité haïtienne qui fausse déjà leur « expérience », mais ils ne s’en soucient guère. Dès leur premier jour, les jeunes Américains se plaignent de l’effort nécessaire pour porter un gallon d’eau, sous la chaleur. L’étape au marché leur fait réaliser qu’avec leur dollar quotidien, ils ne pourront manger que deux repas par jour. Et uniquement du riz, des pois, des spaghettis… Qu’il est dur de prétendre être pauvre !

Les stéréotypes s’égrènent et il ne faut pas attendre trois jours avant que cette fine équipe ne nous emmène à Cité Soleil. Ah, Cité soleil… Ces deux petits mots qui se doivent d’être glissés à son retour d’un séjour en Haïti si l’on veut susciter l’approbation, l’admiration de ceux pour qui le pays ne sera toujours qu’une contrée dangereuse, en prise avec les guerres de gangs fratricides. Que font ces touristes de la pauvreté à Cité Soleil ? Nous n’en saurons rien. Ils y ont filmé des enfants souriants en haillons, et pieds nus dans les fatras…

Rapidement tout de même, Matthew Jones confesse qu’il est impossible de se mettre à la place des sinistrés du séisme, et même à la place de tous les Haïtiens qui survivent sous le seuil de pauvreté. Lui et ses amis n’ont pas à travailler pour gagner ce dollar par jour qu’ils se sont fixés temporairement comme critère de vie. Ils avaient le maigre pécule en poche à leur arrivée. Qu’importe, l’ « expérience » continue, et le film avec. La faim les plonge dans une grande fatigue alors qu’ils observent ces travailleurs informels lutter pour gagner de quoi manger.  Ils font alors le test de porter sur leur tête un carton de marchandises à destination d’un marché. Trois secondes seulement, qualifiées « d’intéressantes » par Matthew Jones qui rigole devant sa piètre résistance. Un rire aussi déplacé que leur « expérience » de vouloir vivre comme les pauvres. Et telle une publicité pour un régime, le film de leur « exploit » montre finalement comment leur physique a évolué au fil des jours. Avant/après. Tous ont perdu beaucoup de poids à vouloir jouer à l’Haïtien sans ressources.

À quoi aurait servi ce voyage si ce n’est rappeler à ces citoyens américains la chance qu’ils ont eue de naître du bon côté de l’échelle de richesses. L’un d’entre eux avoue même à un moment qu’ils n’auraient « pas pu survivre sans l’aide des Haïtiens », car on les a aidés à monter leur tente, à leur apprendre à laver des vêtements à la main, à vivre dans le sous-développement… Loin de leur confort quotidien, ils ont appris, ils ont reçu, ils en sortent changés. Qu’en est-il des Haïtiens qu’ils ont croisés ? Quel bénéfice ont-ils retiré de cette « expérience » ? Rien. Le projet, bien intentionné mais stupide, de ces Américains a été stérile pour ceux qu’ils prétendaient soutenir.

Les pauvres du pays n’ont, eux, pas le luxe de faire semblant. Les sinistrés du séisme ne peuvent pas, eux, plier leur tente après 28 jours et retourner dormir dans un bon lit avec des draps frais. On ne peut pas comprendre la pauvreté sans y être contraint. On ne peut pas comprendre la faim en se privant pour quelques jours. Avec leurs passeports américains en poche -sésame rêvé par des millions de pauvres, ici et ailleurs- Matthew Jones et ses amis n’ont pas été Haïtiens durant un mois. Qu’aujourd’hui, ils soutiennent la construction ici d’une école, d’un orphelinat peut aider (l’utilité et les formes de l’aide étrangère, la pertinence de l’adoption internationale sont d’autres débats). Cela peut aider à soulager leur culpabilité occidentale d’avoir grandi avec un accès à l’éducation, avec de la nourriture chaque jour sur la table. Mais penser, ne serait-ce qu’un instant, qu’il était possible de comprendre la survie que mène la majorité des Haïtiens en mimant leur quotidien était et sera toujours une idée dangereuse, fausse, malsaine et insultante. Si certains osent le croire, pitié ne venez pas ici : Haïti n’est pas un laboratoire pour étrangers en mal d’exotisme, qui se sentiraient coincés dans un quotidien trop facile pour eux.

Amélie Baron
Correspondante de RFI à Port-au-Prince

Source Le Nouvelliste

Visionner la vidéo qui a déclenché la colère de la journaliste

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