MARTELLY, FINI LE TEMPS DU DÉNI

MARTELLY, FINI LE TEMPS DU DÉNI

Par  Roberson Alphonse

Sans casquette, crème solaire, lunettes anti-uv, certains journalistes s’étaient résignés à un bronzage forcé sur le gazon du palais national, le 14 mai 2011. L’événement en valait la peine, c’était le Te Deum,avant le premier discours officiel d’un président atypique : Michel Joseph Martelly. Grivois et connu pour ses frasques, l’ex-chanteur, placé à la magistrature suprême par  moins de un million d’électeurs, a réitéré, sans sourciller, sa promesse de « changer Haïti ». « Haïti était endormie et aujourd’hui elle se réveille (…), c’est le mandat que vous m’avez confié et, croyez-moi, les choses vont changer », a-t-il assuré en présence de dignitaires du pouvoir Lespwa/Inite déchu, de ses partisans euphoriques, d’invités et de représentants de la communauté internationale.

En soulignant qu’il est le président de tous les Haïtiens, Martelly, sans l’évoquer, est revenu sur les troubles ayant émaillé les joutes dont les résultats ont été obtenus au forceps par la communauté internationale, à l’écoute de la rue, rose, Tèt Kale. Le remplaçant de René Préval, menaçant, n’a pas fait l’économie de prévenir que les « déstabilisateurs » seront poursuivis par la justice dans son « Haiti open for business ».

Dommage que le président Martelly, bon improvisateur, n’ait pas rebondi sur le bien meilleur discours politique de son devancier au microphone, monseigneur Louis Kébreau. Et personne ne sait aussi si Martelly a compris l’appel de Kébreau à enclencher le dialogue national pour déboucher sur un pacte de gouvernabilité, un pacte social basé sur l’inclusion, le respect mutuel, la solidarité et la justice en vue de mettre le pays, en proie à la douleur, à la privation, à l’amertume, à l’angoisse, à la misère… sur les rails du développement durable. On ne sait pas non plus s’il a compris l’appel à la continuité des choses positives et à la cessation de celles qui ne le sont pas ; l’appel à ne pas s’adonner à la chasse aux sorcières et d’avoir le même traitement pour tous ceux, « Tet kale » ou pas, qui sont compétents et dévoués au service de la population.

Martelly, au fil des mois, a fait plus que ne pas répondre à l’appel du religieux, à cette voie toute tracée, à cette feuille de route vers un possible apaisement social, indispensable à l’effort collectif de reconstruction après le séisme du 12 janvier 2010. Chauvin, égocentrique, provocateur, polémiste, il a abordé le pouvoir comme un enfant excité de recevoir son cadeau de Noël. Le pouvoir, entre ses mains, devenait plus une fin qu’un moyen de matérialiser les promesses de changer les conditions de vie de la population. Les escarmouches avec la presse, avec des sénateurs et députés, la parenthèse Gary Conille agrémentée d’esclandres, certaines dérives antidémocratiques, dont l’arrestation d’un député en fonction, ont provoqué une levée de boucliers que le président Michel Joseph Martelly a craint. Mais, plus que des retraits, il a effectué des replis. Son essence n’est pas ébranlée. Sa mégalomanie s’est confirmée, autant que ses penchants à utiliser les recettes de politiciens traditionnels qu’il critiquait amèrement. Le temps, entre-temps, file. Des mois et des mois gaspillés dans des futilités avant de faire des alliances ou des « coups d’alliance », « alliance par à-coups » afin de monter le gouvernement Lamothe.

L’improvisation, à l’épreuve de la réalité d’un Etat faible, d’une administration publique atrophiée, « bogota », a vite montré ses limites depuis. Et les rares bonnes décisions, leurs effets pervers. Le CSPJ, la Cour de cassation… Dans ces deux cas, même si Martelly n’a pas dansé le mauvais tango d’un vote illégal du CSJP pour envoyer, dit-on, des proches de l’Exécutif au CEP, son obstination à ne pas questionner ce vote de la honte a bouleversé plus d’un. Et la publication de l’arrêté présidentiel donnant lieu à l’installation d’un CEP contesté de six membres a irrité. « L’adelante et  l’adelante  siempre »  ont choqué. La présidence vole bas. Trop bas, sans prudence, sans précaution et sans le recul nécessaire au chef de l’Etat, garant du bon fonctionnement des institutions dans ses prises de décision. Comme d’autres avant, il a œuvré dans les coulisses au montage du « Parti haïtien Tèk Kale ». Certains, dans ses actes, ont vu des mises en place motivées. L’objectif : la mainmise sur les sénatoriales et les élections pour les collectivités territoriales. Son homme, Me Josué Pierre-Louis, président d’un CEP à problème, n’est pas sans problèmes. Des charges publiques exigent  décharge pour avoir d’autres charges publiques. Charge et décharge !

Cependant, loin du champ politique, les bonnes actions de l’administration Martelly ont tendance à provoquer plus de problèmes. Les maladresses du fisc, un cyclone Neptune et des verres sont brisés avec le secteur privé. La bonne lutte contre la contrebande n’est pas sans effets pervers autant que l’épreuve de force avec les ONG, trop libres, trop opaques, mais des béquilles quelquesfois indispensables à un Etat haïtien faible, absent  dans des régions entières du pays. Ce cocktail détonant n’a pas bien été analysé. « Je suis président, mon travail est de prendre des décisions difficiles », a-t-il confié  il y a quelques mois, en réponse à l’existence ou non de préoccupation de sa part quant à la possibilité que le pays soit déstabilisé par un concours de mauvaises circonstances. La faiblesse de la production agricole, les dégâts de la tempête tropicale Isaac sur les plantations, les spéculations sur le dollar et les produits alimentaires importés… et boum. Le « grangou boukannen »,  « grangou rose » pour les pourfendeurs du pouvoir, a alimenté la grogne sociale. Des couches de la population sont critiques à l’égard d’un président « bling bling », star en représentation, qui gave de promesses.

Si entre-temps les « pro-stabilité politique » prient pour que les six mesures de l’administration Martelly/Lamothe pour diminuer les effets de la cherté donnent des résultats, ils savent en revanche que tout ne redeviendra pas à la normale par enchantement. C’est l’une des sources de préoccupations, car le président Martelly n’a pas moulé son discours qui a la mauvaise vertu de provoquer, d’irriter. « Quelle personne de bon sens peut supporter, tolérer ou proposer de dire à bas Martelly, un président élu pour un mandat de cinq ans ? », s’est interrogé cette semaine le président Michel Joseph Martelly, impliqué hier (2003-2004), aux côtés de Andy Apaid Junior du groupe des 184, dans des manifestations pour exiger le départ du pouvoir de Jean-Bertrand Aristide, accusé d’être un dictateur.

Questionné sur la possibilité d’un partage de responsabilité au sein d’un gouvernement d’ouverture pour apaiser les esprits, chercher des solutions inclusives et consensuelles face à la grogne de la population qui va crescendo , récupérée par des figures de l’opposition, le président Michel Joseph Martelly ne s’emballe pas. « Je ne crois pas qu’un gouvernement d’ouverture soit la seule solution pour combattre la cherté de la vie. S’il y a un malaise, ce n’est pas obligatoire d’avoir un gouvernement d’ouverture  », a indiqué Michel Joseph Martelly, heureux du soutien de pays amis d’Haïti, des « poids lourds », selon un journaliste senior. « C’est bon d’avoir ce support. Cela nous réconforte. Cela nous dit aussi que nous sommes sur le droit chemin », a analysé Martelly, soulignant que la politique de son gouvernement qui lutte contre la corruption et le narcotrafic, en dépit de ses faibles moyens, est « claire ». « Je crois que nous aurons toujours le support des poids lourds et d’une bonne partie de la population », a-t-il poursuivi, décochant une flèche contre ses opposants. Ces derniers, selon Martelly, font du tapage à la radio. « Ce n’est pas quand on fait du bruit à la radio que l’on développe un pays », a dit Martelly, qui propose la sérénité et le dialogue pour faire le diagnostic des problèmes et trouver les solutions à y apporter.

Comment ces solutions peuvent-elles être viables si le président Martelly est dans le déni, dans une lecture avec des œillères de la situation sociopolitique du pays ? Une question sans réponse. Un « blank » qui suscite l’angoisse car en face, outre les cris pulsionnels, le « vle pa vle fò l ale », aucune alternative viable n’est présentée. Ne serait-ce que pour forcer un changement de cap de la gouvernance sans remise en question pour l’instant du mandat de Martelly. Le mal semble être infini et la situation complexe.

Toutefois, si Martelly et les siens « n’atterrissent pas les promesses de changements » sur fond de dégradation des conditions matérielles d’existence de la population, la situation risque de se corser. Sans légitimation, la légitimité est contestable pour le peuple, détenteur de la souveraineté. Car, si le respect du mandat est l’une des clauses du pacte républicain, en Haïti on ne lésine pas avec les « loosers », les « affabulateurs ». Comme bien d’autres avant lui, Martelly n’a rien à gagner dans le déni. C’est une forme de méprise que l’Haïtien n’accepte pas. Surtout venant des chefs…Entre-temps, on se croise les doigts en espérant que Kébreau n’aura pas prêché dans le désert.

Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com roberson_alphonse@yahoo.com

Source Le Nouvelliste
http://www.lenouvelliste.com/article4.php?newsid=109818

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