Les vraies raisons du désengagement canadien en Haïti

Haïti: Les fonds pour les nouveaux projets sont gelés

 par Hugo de Grandpré

(Ottawa) L’Agence canadienne de développement international (ACDI) a mis les fonds destinés aux nouveaux projets en Haïti sur la glace, en attendant de déterminer une approche plus «efficace» qui permettrait aux Haïtiens «de se prendre en main».

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PHOTO ARCHIVES PC – lapresse.ca

C’est ce que le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, a indiqué à La Presse au cours d’une entrevue téléphonique. M. Fantino cherchait ainsi à illustrer sa nouvelle approche à l’égard de l’aide internationale, dont l’annonce à la fin du mois de novembre a soulevé la controverse. Cette stratégie misera davantage sur les entreprises canadiennes.

«C’est sur la glace en ce moment», a-t-il dit au sujet de l’enveloppe de quelques centaines de millions de dollars destinée au pays. «Nous continuons à financer certains programmes […]. Mais il n’y a pas de nouvelle initiative en ce moment. Et nous réfléchissons à ce que devrait être la prochaine étape.»

Le ministre a tenu un discours sévère à l’égard d’Haïti et de la nécessité pour le pays de prendre son propre destin en charge. «Depuis 2006, le Canada a versé environ 1 milliard de dollars à Haïti», a dit le ministre qui, il y a quelques semaines, a visité pour la première fois le pays ravagé par un tremblement de terre en 2010.

«Le fait est qu’Haïti est toujours en mauvais état. Et on va à côté, en République dominicaine, et les choses vont beaucoup mieux. Allons-nous continuer à faire la même chose de la même manière en Haïti? Je ne pense pas! Parce que nous n’obtenons pas le progrès auquel les Canadiens sont en droit de s’attendre.»

Les fonds destinés aux nouveaux projets pour Haïti ont donc été gelés en attendant de décider des prochaines étapes, a indiqué M. Fantino.

«Eux aussi doivent se prendre en main»

L’ancien chef de la police provinciale de l’Ontario, qui a succédé à Bev Oda à la tête de l’Agence canadienne de développement internationale, estime que les Haïtiens pourraient et devraient maintenant en faire plus pour bâtir leur propre avenir.

«Prenez la situation des déchets, par exemple. Le taux de chômage est très élevé en Haïti. Il y a des centaines de milliers d’hommes et de femmes très capables qui pourraient s’impliquer et nettoyer. Il y a des déchets partout!

«Même ici, au Canada, nous avons des activités de nettoyage des quartiers, nous avons le programme Adoptez une autoroute. Les gens se portent volontaires pour nettoyer les choses…

«Allons-nous nous occuper de leurs problèmes pour toujours? Eux aussi doivent se prendre en main.»

Discours sévère

François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, a vu dans ce discours un ton exceptionnellement sévère venant d’un ministre canadien de la Coopération à l’égard d’un pays en reconstruction.

«Je suis à la fois surpris et étonné, a dit M. Audet. Si cette rhétorique-là se transforme en action, ce serait un peu triste par rapport à tout ce qui a été fait.»

Des sources au sein du secteur des ONG ont indiqué à La Presse que si le ministre Fantino n’avait pas encore annoncé publiquement un tel gel du financement accordé aux nouveaux projets, ses propos confirment néanmoins la réalité sur le terrain, et pas seulement pour Haïti. «Il est là depuis le mois d’août et il ne se passe rien depuis», a confié l’une de ces sources.

Ainsi, plusieurs se demandent ce à quoi pourrait ressembler un tel virage pour Haïti, dans le contexte où le pays regorge de matières premières et où le Canada y est l’un des plus importants donateurs d’aide internationale. Plusieurs sociétés minières canadiennes sont déjà actives de l’autre côté de la frontière, en République dominicaine, dont Barrick Gold. En 2010-2011, l’ACDI a décaissé plus de 250 millions de dollars dans le pays, selon les données fournies par l’Agence.

 Source: http://www.lapresse.ca/actualites

«Nous ne sommes pas une oeuvre de charité», dit Julian Fantino

 par Hugo de Grandpré

Ottawa, Ontario) Le ministre de la Coopération internationale, PHOTO ARCHIVES PCJulian FANTINO, se défend de vouloir lier l’aide internationale aux objectifs de libre-échange du Canada. Mais en même temps, dit-il, les Canadiens sont en droit de s’attendre à ce que leur gouvernement recherche des occasions où «tout le monde ressort gagnant».

Le ministre a donné quelques détails sur ses intentions quant au virage d’«efficacité» de l’aide internationale qu’il a confirmé il y a quelques semaines. La «responsabilité», l’«efficacité» et la «vision d’entreprise» évoquées par l’ancien chef de police passent entre autres par des partenariats avec des sociétés privées ou des organismes de charité comme la Fondation Bill&Melinda Gates, a-t-il précisé.

Elle passe aussi par la sélection attentive de pays qui bénéficieront de la générosité canadienne: «Nous allons travailler avec des pays qui, certainement, aspirent à la démocratie, respectent les droits de la personne, l’État de droit en place…»

Les exemples de partenariats possibles fournis dans un récent rapport de comité parlementaire (où les conservateurs sont majoritaires) incluent les secteurs de la microfinance, de l’aide à l’envoi de fonds par les diasporas ou de PPP avec des sociétés minières pour la formation de la main-d’oeuvre. Ce dernier type de partenariat fait déjà l’objet de trois projets-pilotes fort controversés à l’ACDI.

Le politicien s’indigne devant les critiques de ses détracteurs. «Nous ne finançons pas les compagnies minières. Ç’a été dit et c’est complètement faux», a-t-il précisé. Il a ensuite lancé: «Nous ne sommes pas une oeuvre de charité. Et s’il y en a qui croient qu’on l’est, on ne le sera plus à l’avenir.»

De lui-même, Julian Fantino évoque la possibilité de coupes éventuelles dans certains programmes – sans donner plus de détail. «Un programme a une date de début et une date de fin, dit-il. Et si on ne reçoit pas les bons résultats, ou les résultats anticipés, nous faisons des ajustements.»

 Hugo de Grandpré

P.S. – Toutefois, selon des sources concordantes, les vraies raisons du désengagement canadien ont trait fondamentalement à la mauvaise gouvernance (c’est évident !) mais sont surtout liées à la corruption choquante et aux malversations avérées du gouvernement haïtien. Rappelons que, dans son rapport 2011 sur les Droits Humains, le Département d’État avait vigoureusement réprouvé les pratiques de corruption au sein du  gouvernement haïtien, affirmant que la corruption était solennellement installée à tous les paliers de l’administration publique, qu’elle était gravissime et très préoccupante. Au même moment,  Transparency International classait Haïti comme étant le pays le plus corrompu du continent américain. Sa branche officielle, la Fondation Héritage pour Haïti (LFHH) appelait le parlement à adopter, de manière célère, le projet de loi portant sur la prévention et la répression de la corruption. Quelques mois plus tard, cette organisation mettait en place  un « téléphone rouge anti-corruption » devant servir à dépister les pratiques de fraude et de corruption. Cette nouvelle  posture du gouvernement canadien, juste quelques jours après avoir interdit le sol d’Haïti à ses ressortissants, même si elle n’était pas commanditée par d’autres puissances en réaction à cette corruption répugnante, reste un signal très fort d’un membre important de la communauté internationale  (spécialement pour Haïti) au pouvoir de Martelly-Lamothe. (La Rédaction)

LE PRESIDENT MARTELLY COMMENCE 2013 ENTRE L’ENCLUME ET LE MARTEAU

Par Leslie Péan (1er janvier 2013)

Si Haïti est aujourd’hui un pays en ruines, cela n’est pas uniquement le fait du tremblement de terre de 2010, de l’épidémie de choléra,  des ouragans qui le dévastent périodiquement. C’est aussi et surtout à cause de la gouvernance locale qui a accéléré la décomposition des institutions garantes de la bonne marche de la barque de l’État. Nous avons eu à répertorier 22 cas de forfaitures[1], d’abus de pouvoir, de scandales et d’assassinats depuis la prestation de serment du président Martelly. Ces cas recensés dans des domaines divers tels que l’organisation des élections, la fiscalité, le népotisme, la justice, l’éducation, les révocations arbitraires, ont grossi depuis lors. Parallèlement, les nécessaires enquêtes sur des assassinats scandaleux comme ceux du banquier Guiteau Toussaint n’ont jamais démarré selon toutes les apparences, tandis que d’autres comme celle sur le kidnapping des deux jeunes Moscoso par des policiers en cagoule du gang de Clifford Brandt junior sont dans l’impasse. À cet égard, on ne saurait passer sous silence la série noire des assassinats quotidiens et des incendies d’origine criminelle, dont le plus récent est celui qui a ravagé hier encore le marché du Port (Nan Guérites), décapitalisant de manière irréparable des centaines de microentrepreneurs.

Nous ne nous attarderons pas sur ces méfaits dans le cadre du présent article qui se bornera à traiter d’une question préjudicielle expliquant le manque d’engouement de la communauté internationale à aider Haïti à reconstruire les quartiers affectés par le séisme du 12 janvier 2010. Deborah Sontag, du New York Times, décrit le président Martelly comme « un musicien sans expérience politique[2]» promu par la communauté internationale à la plus haute fonction de l’Etat. Ce qu’elle  ne dit pas, c’est que ce personnage secondaire décalé, ou pour mieux dire décalqué de Sweet Micky, n’est pas un inconnu des milieux de toutes les dérives. C’est un nostalgique de l’ère jean-claudiste au cours de laquelle des centaines de millions de dollars d’aide internationale ont été engloutis sans le moindre résultat, si ce n’est l’exode massive d’Haïtiens fuyant la répression politique et la misère économique.

L’argent de la reconstruction, objet de convoitise absolue, est venu ajouter d’autres nœuds au problème de la corruption en Haïti. Les bailleurs de fonds traditionnels, pourtant connus comme receleurs et complices, ont verrouillé les décaissements pour se donner bonne conscience. Ils ont été accablés par les pratiques corruptrices de l’administration Martelly dès son installation et déroutés par la continuation du système de rétrocommissions institué sous le gouvernement Préval-Bellerive. Le détournement des fonds de PetroCaribe aux fins de passation de contrats de gré à gré avec les entreprises dominicaines de construction explique la réticence évidente des bailleurs de fonds traditionnels dans la reconstruction[3].

Le bilan définitivement négatif de la filière Venezuela-République Dominicaine crée des obstacles de taille dans ce domaine. Bilan qui contraste avec celui de la coopération cubaine où les seuls torts sont imputables à la partie haïtienne. En effet, à la date du 27 décembre 2010, selon Fidel Castro, des 625 médecins haïtiens diplômés à Cuba depuis 2006, 521 étaient intégrés à différents niveaux dans le système médical haïtien mais 104  travaillaient à l’étranger[4]. Haïti a encore des efforts à faire pour freiner l’hémorragie de ses cadres et bénéficier pleinement de l’assistance internationale.

La mise à nu des raisons du scandale des contrats

L’affaire des contrats signés avec trois compagnies dominicaines appartenant au sénateur dominicain Félix Bautista a laissé des traces et des cicatrices profondes. Nuria Peria[5], journaliste dominicaine crédible et courageuse, a présenté à la télévision dominicaine le 31 mars 2012 les relevés bancaires[6], les numéros de compte des entreprises dominicaines de construction indiquant les transferts d’argent aux deux principaux candidats à la présidence : Mirlande H. Manigat, pour 250 000 dollars, et Michel Martelly pour le gros du magot, soit 2 587 000 dollars. Ces derniers ont bénéficié des largesses des entreprises dominicaines qui violent, avec ces montants faramineux, la loi électorale fixant à deux millions de gourdes (50 000 dollars) le plafond des versements d’un particulier à un candidat. Les relevés bancaires exhibés par la journaliste dominicaine sont des justificatifs irréfutables des virements faits entre la BanReservas, la Banco Popular en République Dominicaine et la Unibank en Haïti au compte de Michel Martelly.

Comme le dit le journaliste Jean-Michel Caroit, « ces fonds proviennent des entreprises Hadom (dont Félix Bautista possède 98% des actions), Diseño de Obras Civiles y Electo (DOCE) et ROFI. Hadom et ROFI sont deux des entreprises du sénateur Bautista qui ont obtenu, en une seule journée, le 8 novembre 2010, des contrats d’un montant total de 385 millions de dollars pour la reconstruction d’Haïti[7]. » Au fait, 500 millions quand on ajoute les contrats de DOCE. Les entreprises HADOM et DOCE avaient respectivement trois mois et quatre ans d’existence, soit moins que les cinq ans requis dans le dossier d’appel d’offres (DAO), quand leurs contrats ont été signés en Haïti[8]. Quel est le pathos, la motivation réelle de ces huit attributions de marché à trois compagnies dominicaines en une journée ? La mise à nu des raisons de ce délire de contrats  avec les entreprises de Bautista n’est pas difficile.

La corruption financière a trouvé un autre moyen de griser les nouveaux détenteurs du pouvoir. La nouvelle équipe, dont on est convaincu qu’elle n’est intéressée que par la jouissance et les plaisirs, a voulu faire croire qu’elle est d’une surprenante virginité. Pourtant, elle bat les records de déliquescence de l’administration Préval-Bellerive.  Elle s’y enracine en lui donnant une autre dimension dans la dépravation. Elle confirme le mot de Scott Wilson du Washington Post qui disait en 2002 que Martelly est « un favori des voyous qui travaillaient pour le compte de la dictature familiale détestée des Duvalier[9]. » En plein dans le délit d’initié, l’Haïti de Martelly est loin d’être l’incarnation du lien établi par Bernard Mandeville entre les vices privés et les vertus publiques[10].

L’apologie de l’inculture politique

Dans cet univers détrempé de peurs, de lâchetés et d’impunités, le président Martelly  fait les frais du désarroi de la communauté internationale, après avoir bénéficié d’elle. En effet, la communauté internationale ne s’est jamais remise de la désillusion amoureuse causée essentiellement par le jeu ambivalent des anarcho-populistes qui ont appliqué des politiques d’ajustement structurel et opéré les coupes budgétaires tant préjudiciables aux démunis. Elle ne voulait plus avoir affaire à des subalternes arrogants ou experts en marronnage.

Comme l’affirmait en décembre 2010 Ricardo Seitenfus, représentant spécial du secrétaire général de l’Organisation des États Américains (OEA) en Haïti, « le modèle révolutionnaire haïtien fait peur aux grandes puissances. Les États-Unis ne reconnaissent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865. Et la France exige le paiement d’une rançon pour accepter cette libération. Dès le départ, l’indépendance est compromise et le développement du pays entravé. Le monde n’a jamais su comment traiter Haïti, alors il a fini par l’ignorer. Ont commencé deux cents ans de solitude sur la scène internationale[11]».

La propulsion du président Martelly, reconnu par tous pour son inculture politique,  au devant de la scène tient à cette psychose de la communauté internationale, elle-même prise aussi entre l’enclume et le marteau : entre le poulin d’un Préval dont elle vient de découvrir la mauvaise foi manifeste et une Mirlande H. Manigat à qui elle n’arrive pas à faire confiance. Peur décuplée par ce scandale financier haïtiano-dominicain qui oblige cette communauté internationale aux abois à couper les vivres au gouvernement Martelly, le privant de  l’aide budgétaire essentielle à sa survie. La communauté internationale préfère laisser Martelly se précipiter seul dans la falaise. Le déficit budgétaire a atteint en 2012 le niveau record de 6% par rapport au produit intérieur brut (PIB), soit près de 500 millions de dollars, en hausse par rapport au niveau de 1.85% au moment de la prise de pouvoir de Martelly en 2011. Un  niveau aussi élevé, fruit de dépenses inconsidérées (carnavals, voyages, sinécures, etc.), n’a jamais été atteint depuis 1984, année précédant les émeutes des Gonaïves qui ont conduit à l’effondrement du régime Duvalier en février 1986. Cette politique d’accroissement du déficit budgétaire ne peut avoir qu’un effet négatif sur les taux d’intérêt déjà élevés et sur le crédit au secteur privé.

 L’obsolescence accélérée du gouvernement Martelly était annoncée dès les premiers jours par la découverte des contrats  scandaleux conclus avec les firmes dominicaines dans la nuit précédant la prestation de serment du nouveau président. La première victime sera Daniel-Gérard Rouzier, immolée sur l’autel de la corruption. L’équipe parallèle mise en place depuis survit d’expédients en refusant jusqu’aux possibilités de formation sur le tas inhérentes à la pratique du pouvoir.  À preuve, les attaques répétées contre les journalistes, les étudiants, les parlementaires.  Cela explique à la fois les piétinements, les  reculs, ainsi que les velléités passagères de réformes de ce gouvernement. Le président Martelly a refusé que son premier ministre Garry Conille aille jusqu’au bout de l’enquête sur les contrats scandaleux signés avec les entreprises dominicaines liées à Félix Bautista dans les derniers mois du tandem Préval-Bellerive. Le rapport préliminaire de la commission d’audit le rongeait de l’intérieur. Il menaçait de briser sa vie,  de compromettre ses nouvelles amitiés dominicaines, d’empoisonner ses relations avec René Préval et son cousin Jean-Max Bellerive, bref de lui enlever le sommeil.

La corruption des consciences

On peut discuter indéfiniment de la signification du fait que des entreprises dominicaines aient financé des candidats haïtiens au cours de la campagne électorale. On peut débattre des effets que ce type d’intervention dans la vie politique haïtienne risque d’avoir sur la remise à niveau de l’économie nationale. Haïti pourra-t-elle jamais rééquilibrer sa balance commerciale avec son voisin ? Dans un article publié en août 1982 sur les rapports haïtiano-dominicains dans Le Monde Diplomatique, je disais que « la sclérose des structures politico-administratives et l’anarchie économique plongent la bourgeoisie haïtienne dans le désarroi : sans perspective à long terme, elle n’a d’autre recours que d’accepter la domestication. La puissance du clan syro-libanais – au sein duquel les familles Cassis, Mourra, Handal, Accra, Hakime, etc. sont actives dans la vie économique des deux pays – favorise ce projet[12].» Ce qui s’est précisé depuis. Les exportations dominicaines annuelles vers Haïti sont passées de 647 millions de dollars en 2009 à un milliard et deux cent millions de dollars en 2012 tandis qu’Haïti n’exporte vers son voisin que des produits d’une valeur annuelle de 10 millions de dollars.  Minable !

Mais ce qui est carrément inacceptable, c’est que six mois après son accession au pouvoir,  soit le 3 et le 5 novembre 2011,  le président Martelly aurait reçu des associés de Bautista  un transfert de 100 000 dollars  et un autre de 150 000 dollars. Les services secrets américains en savent long ! On ne saurait répondre n’importe comment à des accusations aussi graves. Le gouvernement ne dit plus « l’enquête se poursuit ». Il décide carrément de ne pas faire d’enquête. La justice haïtienne ne fait même pas semblant de lever le petit doigt. Ce qui est encore plus grave, c’est que l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC), l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF), le Parlement et la société civile n’ont pas donné à ces révélations les suites qu’elles exigeaient. Elles auraient dû soit déclencher une enquête en bonne et due forme qui aurait pu culminer en la destitution du président Martelly, soit conduire à une action judiciaire en diffamation contre les journalistes Nuria Peria et Jean-Michel Caroit, si les relevés bancaires se révélaient faux. De l’avis de plus d’un, l’intervention des services secrets dominicains a mis ce dossier sous le boisseau, des deux côtés de la frontière.

Mais ce qui pouvait passer pour de l’inertie a été vite démenti par les manifestations tenues au Cap-Haïtien, aux Cayes, à Hinche, Léogane, Petit-Goâve, Jacmel, Jérémie et à la Capitale. La corruption d’une majorité de parlementaires a suspendu leurs consciences dans le vide. Mais les récentes manifestations de rue  ont montré que la société haïtienne a encore des forces qui peuvent un jour frapper du poing sur la table et dire dans un accès de colère que ça suffit : « Basta ! ». Elles peuvent changer le cours des  choses. La stratégie appliquée par la communauté internationale à travers, entre autres, ses diplomates accrédités en Haïti, consiste aussi à corrompre les consciences pour tenter d’empêcher  qu’aucune lueur d’espoir ne soit  possible pour Haïti  après Préval.  C’est que cette communauté est, elle aussi, très friande de contrats de gré à gré, pour elle-même et ses propres barons de la pauvreté.

 N’a-t-on pas vu après le tremblement de terre de janvier 2010 un certain Lewis Lucke, ancien haut cadre de l’USAID, démissionner de son poste et s’établir en Haïti avec un mirobolant salaire de 30 000 dollars le mois[13]. Lewis Lucke devait obtenir deux contrats de gré à gré de 10 millions de dollars chacun, le premier de la Banque mondiale et le second de CHF International, devenu depuis Global Communities Partners for Good.  Le « capitalisme du désastre » dénoncé par Naomi Klein[14] une semaine après le séisme du 12 janvier 2010 a su, comme partout ailleurs, déclencher en Haïti la spirale infernale de l’enrichissement de quelques entrepreneurs et de l’appauvrissement continuel des populations affectées.

Le pillage va donc bon train, et une fraction de 50 millions de dollars issue des contrats avec les firmes dominicaines totalisant 500 millions de dollars est utilisée pour construire une université dans le Nord d’Haïti. Comme par hasard, la construction est confiée à l’entreprise Constructora Mar de Micalo Bermudez, un associé de l’éternel Félix Baustita[15]. En fait, il s’agit de souligner les aspects bénéfiques de la corruption et d’empêcher toute enquête publique sur l’administration Préval-Bellerive. Le tour est ainsi joué avec la création de quelque chose d’honorable à partir de la corruption.  En laissant de côté la loi et la justice.

La politique tèt kale est cuisinée à la sauce du parti INITE, ou de ce qu’il en reste. Étonnant ou détonnant, on a vu le sens de la démesure dans ses rejets de certaines candidatures au poste de Premier ministre et dans la complaisance manifestée quand la personnalité proposée faisait son affaire. Le personnel diplomatique haïtien regorge maintenant de diplomates sans formation aucune, dont le seul mérite est d’être apparentés à un député ou un sénateur. La politique se résume à une bataille pour les « places » et les jobs au gouvernement. Rien de plus, même si cela coûte très cher, soit 39 millions de dollars par mois[16]

Un chemin semé d’embûches

Dans le combat multiséculaire qu’elle livre pour s’affranchir de la tyrannie et de la bêtise, la société haïtienne a fait des avancées. Les forces démocratiques ont fait des conquêtes. Elles ont même atteint des sommets, comme c’est le cas avec la Constitution de 1987, pour ensuite subir des reculs. Mais elles trouvent toujours la force pour repartir et recommencer à grimper vers de nouveaux sommets. Le courage des alpinistes de la démocratie haïtienne a été résumé ainsi par l’économiste Edmond Paul, le plus grand d’entre eux.

« Ce n’est pas que, plus d’une fois, le despotisme ne disputât et n’annulât ces conquêtes. Nous observons que, nonobstant les revers, la nation fut ardente à les revendiquer, et non pas sans succès. De tels résultats ressortiront précieux aux yeux de qui voudra considérer que la société haïtienne naquit semblable à un monde renversé la tête en bas, où les plus inférieurs de ses membres, nous entendons dire les moins préparés, montèrent subitement à la surface, devinrent les éléments les plus consistants de l’ordre social nouveau, doués, par conséquent, de la vertu de l’affirmer plus solidement aux yeux de l’ennemi du dehors, et que cela accoutuma le peuple à porter ou à souffrir à la tête de son administration intérieure des hommes incultes qui n’y pouvaient désormais que le mal[17]

Des incultes ne sachant faire que le mal ont sauvagement exploité le pays et l’ont mis en coupe réglée. Le mal ne cesse de déborder. Le président Martelly tire sans retenue sur la corde avec un gouvernement qui n’arrive pas à présenter au Parlement en deux occasions un rapport sur les dépenses d’urgence de 5  milliards de gourdes (115 millions de dollars au taux du jour) occasionnées par l’ouragan Sandy. La fenêtre d’opportunités se rétrécit chaque jour, car, tout en étant généralement une caisse de résonance du pouvoir, il y a au Parlement des gens sérieux qui ne veulent pas couler avec le pouvoir exécutif. À preuve, la lettre ouverte à la Nation publiée le 26 décembre 2012 par les Parlementaires pour le renforcement institutionnel (PRI). Surtout à l’approche de la période carnavalesque où le gouvernement est condamné à faire les frais des sarcasmes de la population. L’homme du men diri-a  du carnaval de 2002 ne peut l’avoir oublié aussi vite !

La prolongation au 5 janvier 2013 de l’état d’urgence décrété originellement le 31 octobre 2012 pour un mois, comme l’a fait l’administration Martelly-Lamothe, est la meilleure façon pour lui de programmer sa propre mort. C’est une grande erreur de vouloir se cacher derrière l’état d’urgence pour gouverner n’importe comment sans rendre de comptes. Cela revient à retomber dans le précipice creusé par l’administration Préval-Bellerive qui a orchestré le scénario de faire revenir le dictateur Jean-Claude Duvalier en Haïti en janvier 2011. Un gage à Martelly ? Ultime fourberie du président Préval qui, en favorisant ainsi le duvaliérisme, a réussi à brouiller les pistes. Tout le drame d’Haïti vient justement de ces manipulateurs conduisant le pays à sa perte et qui ont le toupet de mettre tous les torts sur la communauté internationale.

Avec le pouvoir suprême, le président peut tout se permettre. Et le vertige du « pouvoirisme », le pouvoir absolu à n’importe quel prix, peut même lui faire répandre du sang à sa guise. Comme les trois singes chinois de la sagesse, il n’aura qu’à déclarer ensuite : « Je ne vois rien, je ne sais rien, je n’entends rien ». Personne n’osera le contredire. Sa seule crainte est celle d’un soulèvement populaire. S’il lui reste encore un certain sens des réalités, il devrait savoir que le lait empoisonné qu’il a tété du pouvoir Préval-Bellerive risque à tout moment de lui repasser par le nez.

En ce début de l’année 2013, on peut dire que le président Martelly se trouve pris entre l’enclume et le marteau. L’enclume étant sa fragile base rose et blanche, la clientèle des défilés carnavalesques, les vestiges et les transfuges d’INITE et la communauté internationale. Le marteau, ce qui reste de sain dans ce pays laminé par le destin : les étudiants, les crève-la-faim, les entrepreneurs nationaux écartés par le pouvoir, les paysans, les déshérités, les secteurs patriotiques de la société civile, des médias et de l’intelligentsia qui crient leur faim et leurs aspirations à un monde meilleur.

[1] Leslie Péan, « Les manifestations contre la politique du ridicule et de la dérision », Le Nouvelliste, 19 octobre 2012.

[2] Deborah Sontag, « Rebuilding in Haiti Lags After Billions in Post-Quake Aid », New York Times, December 23, 2012.

[3] Idem.

[4] Fidel Castro Ruz, Reflections of Fidel, Granma International, December 27, 2010.

 [5] « Nuria revela que Félix Bautista y amigos regalaron millones de dólares a Martelly », Acento.com.do, 02 de abril del 2012.

[6] Nuria Peria, « Documento del caso Félix Bautista », Voir http://www.scribd.com/doc/87837992/Les-documents-presentes-par-Nuria-Piera-sur-Felix-Bautista

[7] Jean-Michel Caroit, « Les pièces du scandale », Le Nouvelliste, 2 avril 2012.

[8] « Le rapport préliminaire de la Commission d’Audit (CA) », Haiti-Observateur, no. 28, 14-21 mars, 2012.

 [9] « a favorite of the thugs who worked on behalf of the hated Duvalier family dictatorship », Scott Wilson, « Political Notes Fill Carnival In Haiti », The Washington Post, February 13, 2002, p. A22.

 [10] Bernard Mandeville, La fable des abeilles, ou les vices privés font le bien public (1714), Paris, éd. Vrin, 1998.

[11] Ricardo Seintenfus, « La solidarité internationale en Haïti remise en question », Le Temps, Genève, 20 décembre 2010.

[12] Leslie Péan, « À l’ombre de la République Dominicaine – L’Alliance hégémonique insulaire », Le Monde Diplomatique, numéro 381, Août 1982, p. 10.

 [13] Bill Quigley and Amber Ramanauskas, « Haiti: Where is the Money? », Counterpunch, January 3, 2012.

 [14] Naomi Klein, « Haiti Disaster Capitalism Alert: Stop Them Before They Shock Again », January 13th, 2010. On lira du même auteur The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, Alfred A. Knopf, Canada, 2007.

[15] Jean-Michel Caroit, « Un scandale de corruption entache les autorités dominicaines et haïtiennes », Le Monde, 3 avril 2012.

[16] International Monetary Fund, Haiti Fourth Review Under the Extended Credit Facility, Washington, D.C., August 2012, p. 15.

[17] Edmond Paul, OEuvres Posthumes, Tome I, Paris, Dunod et Vicq, 1996, p. 132.

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