POURQUOI LES HAÏTIENS SONT-ILS SI PAUVRES ?

Pourquoi Haïti est-elle si pauvre ?

GALETTES DE TERRE POUR APAISER LA FAIM

GALETTES DE BOUE POUR APAISER LA FAIM

Ce titre est celui d’un article de Daron Acemoglu et James Robinson disponible sur leur blog http://whynationsfail.com. Il s’agit de deux des penseurs de l’économie du développement les plus connus au cours de la dernière décennie. Dans le milieu académique, on voit dans le profil d’Acemoglu celui d’un futur prix Nobel d’économie tant il est prolifique et tant sa contribution aux sciences économiques est cruciale et significative. Professeur au département d’économie du Massachussetts Institute of Technology (MIT), il a reçu en 2005 la médaille John Bates Clark récompensant des économistes de moins de 40 ans qui ont fait la contribution la plus significative à la pensée et au savoir économiques.

James Robinson, professeur à l’Université Harvard, est politologue et économiste, spécialiste de l’Amérique latine et de l’Afrique de renommée mondiale. Il conduit actuellement des recherches sur la République démocratique du Congo, la Sierra Léone, Haïti et la Colombie où il a enseigné pendant plusieurs années durant les sessions d’été à l’Université Los Andes. Les deux professeurs sont connus notamment pour leurs contributions essentielles montrant l’importance des institutions dans le développement économique à l’aide des données historiques à l’échelle internationale. Ils démontrent que les origines coloniales représentent un déterminant important des institutions contemporaines des anciennes colonies et donc leur niveau de développement économique. Donc, il m’a semblé très opportun d’avoir l’opinion de ces sommités sur les éventuelles causes de la pauvreté haïtienne. La lecture de leur chronique m’a conforté dans ma conviction de l’obligation et de la responsabilité de l’élite intellectuelle haïtienne de prendre le leadership de la pensée sur le développement national. Je reprends ici l’essence de l’article d’Acemoglu et de Robinson.

En effet, l’énigme pour les penseurs de l’économie du développement consiste à expliquer pourquoi Haïti, qui disposait en 1960 du même niveau de vie, représenté par le produit intérieur brut (PIB) par habitant, que la République dominicaine, garde aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, un PIB par habitant d’à peine 13 % de celui de son voisin dominicain et de 2.5% de celui de son voisin américain.Comme explications à cet état lamentable, il ne manque pas d’explications mais la majeure partie d’entre elles sont insatisfaisantes, affirment Acemoglu et Robinson. Ces derniers ont fait un état des lieux des facteurs les plus cités en commençant par ceux évoqués par Jared Diamond qui, dans son livre intitulé Collapse (Effondrement*), explique la pauvreté d’Haïti par rapport à la République dominicaine, par des facteurs géographiques.

Jared Mason Diamond est un biologiste évolutionniste américain, également physiologiste et géonomiste (qui étudie les rapports entre les sociétés humaines et leur environnement). Professeur de géographie à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), il est surtout connu pour ses ouvrages: De l’inégalité parmi les sociétés (prix Pulitzer en 1998) et Collapse.L’un de ses arguments dans Collapse est que les vents venant généralement de l’est sont bloqués par les hautes montagnes, réduisant ainsi les précipitations sur la partie haïtienne de l’île.

Ce faible niveau de pluie combiné à une faible qualité du sol et une plus forte densité de la population conduit, selon Diamond, à une déforestation en Haïti pendant que la République dominicaine arrive à maintenir sa forêt verte et une grande qualité de son sol. Il reconnaît que la forte densité de population était le résultat de l’implantation de l’agriculture en Haïti supportée par le commerce des esclaves tout en mentionnant d’autres facteurs sociaux et culturels. À ce niveau, d’autres auteurs estiment qu’il ne devrait pas y avoir de grande différence entre Haïti et la République dominicaine qui ont eu en commun ce douloureux passé colonial. Diamond démontre, à partir notamment des exemples d’Haïti et de la République dominicaine, que les choix d’une société peuvent conduire à son salut ou à sa ruine. Malheureusement, on ne peut pas prétendre que les choix de politiques publiques des dirigeants haïtiens arrivent à placer le pays dans les rangs de ceux qui concourent à leur salut.

Plus populaires que les explications géographiques sont les arguments culturels. Certains commentateurs, nous disent Acemoglu et Robinson, arrivent à la conclusion qu’Haïti est si pauvre à cause de son peuple. Dans un ouvrage datant de 2012 intitulé : «Haïti : the Aftershocks of History», Laurent Dubois tente de faire une importante correction de ces arguments, mentionnent Acemoglu et Robinson. Le professeur Dubois, spécialiste de l’histoire et de la culture de la France et de la Caraïbe, enseigne l’histoire à Duke University et est directeur du Centre d’études françaises et francophones et codirecteur du laboratoire sur Haïti de l’institut humanitaire Franklin. Il commence par rappeler les arguments culturels qui datent pour certains de plusieurs siècles.

Par exemple, Victor Cochinat, avocat, journaliste et écrivain martiniquais du XIXe siècle affirmait que « Les Haïtiens sont paresseux et ont « honte » de travailler,…,c’est pourquoi ils sont si pauvres. Ils dépensent trop d’argent dans le rhum ». Cochinat est connu pour avoir été secrétaire d’Alexandre Dumas père, et fut un temps rédacteur au Mousquetaire, au Figaro et à de nombreux journaux parisiens.

On peut toujours penser qu’il s’agit de divagations d’un excentrique explorateur du XIXe siècle, mais le professeur Dubois montre comment les mêmes arguments persistent encore aujourd’hui. Par exemple, les jours qui ont suivi le séisme du 12 janvier 2010, le télé-évangéliste Pat Robertson affirmait que les Haïtiens souffrent autant parce qu’ils avaient vendu leurs âmes au diable. Paradoxalement, aujourd’hui encore, des « pasteurs» et croyants haïtiens répètent ces mêmes inepties. Une version à peine plus polie de cet argument était venue d’un des plus influents chroniqueurs du New York Times, David Brooks, qui avait accusé Haïti d’avoir «des influences culturelles résistantes» y compris « l’influence de la religion vaudou»…

J’ai beaucoup hésité avant de citer ces arguments mais à bien y réfléchir je me suis dit qu’il est important de discuter de la perception d’Haïti par des étrangers, et pas des moindres puisqu’il s’agit d’intellectuels et leaders d’opinion influents au niveau mondial. Qui plus est, ces arguments sont incrustés dans l’imaginaire de beaucoup de nos concitoyens. Il suffit de faire un tour sur les forums haïtiens sur Internet ou écouter certains prédicateurs pour s’en rendre compte.

De pareilles arguties ont conduit leurs adeptes, notamment les internationaux,à réclamer ouvertement un protectorat pour Haïti. David Brooks a même préconisé «un paternalisme intrusif» qui devra faire changer la culture locale en faisant la promotion d’un «No excuses countercultures». J’avoue ne pas trop savoir ce que cela veut dire…Le livre du professeur Dubois, indiquent Acemoglu et Robinson, fait une lecture animée, dissipe ces perceptions et localise fermement les racines de la pauvreté d’Haïti dans son histoire. Nous aurons à montrer dans cette chronique, en nous servant d’ailleurs des résultats des travaux de recherche d’Acemoglu et de Robinson, comment Haïti a été l’une des colonies les plus extractives que les Européens eussent mises en place. La majorité de sa population travaillait comme esclaves dans les plantations pour leurs maîtres français.Un passé lourd de conséquences aujourd’hui encore.

Une histoire coûteuse et compromettante

Une estimation datant de 1789, citée par les auteurs, établit le nombre de gens libres sur l’île à 55 000 et les esclaves à 450 000, soit 88 % de la population. Haïti a été une colonie dystopique basée sur la terreur et la répression des esclaves. Des institutions cruelles octroyaient des punitions brutales à la plus petite des infractions des esclaves qui mouraient à des taux élevés, soit de la maladie, de la maltraitance, de la surcharge de travail, etc. Haïti a choqué le monde par sa formidable révolte des esclaves ayant conduit à son indépendance de la France en 1804, mais cette révolution n’a pas conduit à la création d’institutions inclusives, ont fait remarquer Acemoglu et Robinson. La lutte haïtienne contre les Français qui ont tenté de reprendre la colonie a été longue et coûteuse. Par exemple, le professeur Dubois soutient que les besoins budgétaires imposés par cette guerre continue ont rendu l’abolition de l’esclavage essentiellement impossible. Une façon de dire que la pratique esclavagiste a perduré même après l’indépendance.

On peut penser par exemple au paiement de la dette de l’indépendance, les 150 millions de francs-or extorqués par les Français, qui a constitué un lourd fardeau sur le dos des paysans haïtiens. Cet état de fait a engendré un retard considérable dans l’évolution de ce nouvel État indépendant en investissant dans une politique de militarisation excessive après l’indépendance. Mais, peut-être plus important encore, selon Acemoglu et Robinson, est le cercle vicieux créé par les institutions extractives postindépendance qui oeuvrent au profit d’un groupe ou d’un clan au détriment de la collectivité.

On en garde encore des séquelles pour ne pas dire l’essentiel. Selon Acemoglu et Robinson, il y avait des contraintes suffisantes sur le pouvoir des chefs d’État durant la période postindépendance comme Dessalines, Christophe ou Pétion qui s’érigeront en élite exploitant les Haïtiens par les mêmes moyens que les Français avaient utilisés auparavent. On ne peut sûrement pas mettre les trois dans le même panier mais l’argument garde toute son essence.

Le professeur Dubois montre comment l’histoire d’après l’indépendance d’Haïti a influencé sa politique ultérieure avec notamment la persistance des institutions extractives coloniales qui ont engendré un chaos quasipermanent et généralisé. Il se montre aussi critique envers la communauté internationale en citant l’ex-chef de mission de l’Organisation des États américains en Haïti qui affirmait que la présence de l’Onu en Haïti était «inutile et même dangereuse». Le Brésilien Ricardo Seitenfus allait encore plus loin en indiquant qu’il existe un lien malveillant et pervers entre le groupe des organisations non gouvernementales et la faiblesse de l’État haïtien.

Tout en admettant que le livre du professeur Dubois est instructif et provocateur, l’énigme haïtienne demeure cependant intacte aux yeux d’Acemoglu et Robinson. Ils se posent une question fondamentale: pourquoi Haïti, pas la Barbade, la Jamaïque ou la République dominicaine ? À la fin de la seconde Guerre mondiale, Haïti et la République dominicaine étaient d’ailleurs essentiellement identiques en termes de revenu par habitant. Par la suite, les tendances ont divergé. Des situations de ce genre abondent dans l’histoire universelle. Par exemple, en 1800, les États-Unis n’étaient pas beaucoup plus riches que l’Amérique latine en termes de revenus, mais, soutiennent Acemoglu et Robinson, leurs institutions étaient différentes et constituaient un fort potentiel de développement économique.

L’écart commençait à se creuser notamment avec la révolution industrielle britannique qui, étant donné la qualité des institutions américaines, a profité aux États-Unis et pas à l’Amérique latine. Tout semble indiquer qu’en République dominicaine, les leaders dominicains de la période post-Trujillo ont réussi une transition bien qu’imparfaite mais acceptable vers des institutions politiques plus inclusives susceptibles de promouvoir la croissance économique durable. À l’autre bout de l’île, l’absence et/ou la faiblesse institutionnelle se sont plutôt accentuées, engendrant ainsi une instabilité politique chronique. La période des Duvalier a vu les tontons macoutes se substituer à l’armée d’Haïti qui s’attelait davantage à défendre les intérêts d’une classe au détriment de la grande masse, notent Acemoglu et Robinson. Cet échec dans la mise en place d’institutions inclusives, poursuivent-ils, est en grande partie responsable de la différence observée entre Haïti et la République dominicaine en termes de développement économique. Une thèse quelque part conciliable avec celle de Jared Diamond puisque construire des institutions inclusives est également un choix politique dans lequel les leaders dominicains se sont montrés plus habiles que leurs homologues haïtiens. Et s’il y a des inquiétudes à avoir sur le développement économique d’Haïti,c’est le manque de mesures concrètes devant pallier cette déficience institutionnelle.

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr

Le Nouvelliste | Publié le : 2013-01-28

(*) Un résumé commenté de la thèse de Diamond a été publié dans les colonnes du Nouvelliste par l’agronome Jean André Victor à compter du 22 novembre 2012.

WHY IS HAITI SO POOR? 

Daron Acemoglu and James Robinson

Haiti, located on the western part of the island of Hispaniola, is one of the poorest countries in the world. Its GDP per capita (at purchasing power parity) stands at about $1,241, merely 2.5 percent of US GDP per capita. Its neighbor on the island of Hispaniola, the Dominican Republic, is significantly richer, with GDP per capita of $9,289.

There has not been a shortage of explanations for the sorry state of Haiti’s economy. But most of them are fairly unsatisfactory. In his book Collapse, Jared Diamond attempted to explain Haiti’s poverty, in particular relative to the Dominican Republic, with geographic factors. He pointed out that the winds coming mostly from the east were blocked by high mountains, reducing rainfall for the Haitian part of the island. This combined with the lower soil quality and greater population density led to deforestation in Haiti, while the Dominican Republic maintained its forest cover and high-quality soil. (Diamond recognizes that this higher population density was the result of the plantation agriculture in Haiti based on the import of slaves, and also mentions other social and historical factors).

Even more popular than Diamond’s geographic explanation are cultural ones. Many commentators end up arguing that Haiti is poor because of its people. A recent book by Laurent Dubois, Haiti: the Aftershocks of History, is a useful corrective to these arguments. Dubois starts by recapping many of these arguments which go back centuries. For example, Victor Cochinat, a 19th-century visitor from Martinique, stated (p. 1)

Haitians were lazy and ‘ashamed’ to work,…, which was why they were so poor. They spent too much money on rum.

Lest you think that these are the ramblings of an eccentric 19th-century explorer, Dubois shows how the same arguments are what gets traction today, writing (p. 3)

The day after the earthquake, televangelist Pat Robertson famously opined that Haitians were suffering because they had sold themselves to the devil. A more polite version of the same argument came from New York Times columnist David Brooks, who accused Haiti of having “progress-resistant cultural influences,” including “the influence of voodoo religion.”… Many called openly for Haiti to be made a protectorate. Brooks advocated “intrusive paternalism” that would change the local culture by promoting “No Excuses countercultures.”

The book makes a lively read, dispelling these notions, and firmly locating the roots of Haiti’s poverty in its history. Haiti was one of the most extractive colonies Europeans set up, with the majority of its population working as slaves in plantations for their French masters. (An estimate from 1789 puts the number of free people at 55,000 vs. 450,000 slaves; the free people included a significant number of “free people of color”). Haiti was a dystopic colony, based on terror and repression. Brutal punishments and institutions were common for the most minor of offenses, and slaves died at staggering rates, with perhaps 10% of the slave population dying of disease, overwork and other causes.

Haitians shocked the world with a formidable slave revolt in 1791, ultimately leading to independence from France. But this revolt did not lead to the development of inclusive institutions. To start with, the fight against the French, who attempted to retake their prize colony several times, was protracted and costly. Dubois, for example, argues that the fiscal needs imposed by this continued war made the abolition of slavery essentially impossible. It probably also stunted the subsequent political development of this new independent state by excessively militarizing its politics. But perhaps more important was the vicious circle of extractive institutions. There were insufficient constraints on the power of post-independence leaders such as Dessalines, Christoph, or Petion, who set themselves up as the elite exploiting Haiti’s people through very much the same means as the French had done earlier (and this does not receive sufficient emphasis from Dubois who is somewhat more lenient towards the misdeeds by Haiti’s early leaders than those of its colonial masters and later politicians).

Dubois shows how the early post-independence history of Haiti shaped its later politics, in particular, opening the way to Duvaliers’ extractive rule and to the subsequent chaos.

He is equally critical of the international aid community. He cites the argument of Ricardo Seitenfus, the Brazilian head of Organization of American States mission in the country during the 2010 earthquake, that the UN presence in Haiti was “wasteful and even harmful”. Seitenfus went further, arguing:

There is a malicious and perverse relationship between the force of NGOs and the weakness of the Haitian state.

Though Dubois’s book is informative and provocative, the big puzzle remains: Why Haiti, not Barbados or Jamaica or the Dominican Republic? The Dominican Republic is a natural comparison, being on the same island and sharing, like Barbados and Jamaica, its history of slavery (even if its intensity was less than that Haiti). But the most puzzling aspect of the whole thing is shown in the next figure.

At the end of World War II, Haiti and the Dominican Republic had essentially identical levels of income per capita. Thereafter, they diverged. Situations like this are common in world history. In 1800 the US was not much richer than Latin America in terms of measured incomes, but its underlying institutions were different and so was its potential. This only started to matter when the British Industrial Revolution completely changed what was economically possible. The US could and did take advantage, Latin America did not.

One hypothesis about the divergence between Haiti and the Dominican Republic is that a similar situation arose with Haiti and the Dominican Republic. Though the latter shared a history of slavery, dictatorship and US invasion, it did not suffer as much as Haiti. After 1930 Rafael Trujillo, head of the US created national guard, set himself up as dictator. He controlled the army and embarked on a path of extractive economic growth. As the world economy boomed after 1945, divergence set in. The Dominican Republic exported sugarcane and cigars; afterwards they developed a successful export processing zone. After Trujillo was assassinated in 1961, they managed an imperfect transition to more inclusive political institutions, sustaining the economic growth. Haiti was different, without such a strong state or political control of the army, the period after 1930 saw political instability not extractive growth and when François Duvalier (“Papa Doc”) came to power in 1957 he privatized violence using the ton ton macoutes to control the country, not the army. There was no extractive growth in Haiti, just anarchy.

All the same, this is just one hypothesis that fits the facts, the divergence between the two halves of the island of Hispaniola remains a major puzzle.

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