26 Avril 1963- 26 Avril 2013 : 50 ans

POUR QUE VIVE LA MÉMOIRE

par  Guylène Bouchereau Salès

Ce 26 Avril 1963, à 5h du matin, le jeune frère de mon père, ex-officier de l’Armée, comme lui, venait lui annoncer que la veille, avaient été arrêtés des anc,iens officiers. Après lui avoir cité quelques noms, il lui demanda : « Que penses-tu qu’on devrait faire? » Mon père, Jean Bouchereau, ex-ingénieur de l’Armée d’Haïti, lui répondit: « Avec mes 12 enfants, où veux-tu que j’aille ? Qui voudrait m’aider avec cette longue famille? » Mon oncle parti, Papa très sombre, me dit : « Les nouvelles sont mauvaises; mais habillez-vous pour aller à l’école, moi, après la Banque, je me rendrai à Léôgane faire le paiement de salaire des ouvriers, et je reviendrai vite.

Rendue à l’école, au Centre d’Etudes Secondaires, voyant que les macoutes connus et puissants de l’époque venaient, en courant, récupérer leurs enfants, préssentant un danger, je demandai à M. Riché, mon prof de math, la permission de quitter la classe et l’établissement. Je partis donc chercher mes jeunes frères et soeurs. En quittant le collège Jean Price Mars, entourée de mes 2 frères, Guy et Anthony, de ma soeur Michèle, nous courions sur l’avenue Jean Paul 1er en direction de l’avenue des Marguerites, au Collège Roger Anglade, pour récuperer les plus petites. Autour de nous, comme des fous, les automobilistes allaient et venaient en trombe. Ils étaient motivés, comme nous, par la peur, mais la peur de quoi? Nous ne le savions pas encore.

Une fois chez nous, on nous annonça que « quelqu’un » avait essayé d’attenter à la vie de Jean-Claude Duvalier, devant le Collège Bird. Ce qui a suivi restera marqué à tout jamais dans la mémoire de toute une génération.

Des tirs se faisaient entendre dans toute la ville; une fumée épaisse, provenant de la maison du juge Benoît, nous fit tressaillir. Notre soeur aînée enceinte arriva, en pleurs, un gros sac en main, nous racontant plus en détail la tragédie. A la « Librairie Sélecte « , pendant que papa achetait son Times magazine hebdomadaire, un ami proche de la famille et sbire de Duvalier, Lucien Chauvet, accompagné de tontons macoutes arrivèrent. De but en blanc, ils demandèrent à voir le propriétaire du magasin, qui était lui aussi un officier de l’armée. Malgré les étroits liens d’amitié qui unissaient notre mère à notre bourreau, Lucien Chauvet, ce dernier, connaissant fort bien l’intégrité de notre père l’ex-officier Jean Bouchereau, ordonna malgré tout de le mettre aux arrêts.

Par la suite, les témoins nous ont raconté que notre père a été poussé dans le coffre d’une voiture, lequel contenait déjà d’autres officiers, connus. La voiture prit la direction du Fort-Dimanche, « Fô lanmô ». Nous n’avons plus revu notre père. Nombreux sont ceux qui, comme nous, ce jour-là, perdirent un être cher. Nombreuses sont les histoires, les unes plus sordides que les autres. Le 26 avril 1963, « la bête dévorait tout sur son passage ».

Au long des années, ma mère reçut de nombreuses visites de solliciteurs. Ils voulaient tous « lui » – notre père – acheter des cigarettes. Nombreux aussi, ceux qui, proches du régime, venaient nous annoncer l’amnistie, et sa libération prochaine, nous permettant de nourrir des espoirs qu’ils savaient faux mais dont ils se nourrissaient pour mieux soutirer des avantages de ma mère. Ma pauvre mère a passé des années et des années à attendre son retour, bichonnant ses vêtements, préparant ses mets favoris en ayant soin de toujours mettre un couvert de plus.

Ma mère passa sa vie à s’interroger sur sa disparition. Et nous, les enfants, continuons à questionner l’oracle sans trouver de réponse. L’a-t-on donné pour être dévoré par les chiens au Fort Dimanche ? A-t-il été tué sur le champ ? A-t-il passé le reste de sa vie dans ces cellules du Fort dimanche ?

Autant de questions restées et qui resteront encore dans les annales du temps, sans réponse, comme se retrouve le mot JUSTICE : sans définition, sans aucun sens.

Ceci est mon témoignage, mon vécu du 26 avril 1963. Ma réalité en ce 26 avril 2013, 50 ans plus tard, pour que Vive la Mémoire. La mémoire d’un peuple sans mémoire.

Guylène Bouchereau Salès

http://lenouvelliste.com

Une réflexion sur “26 Avril 1963- 26 Avril 2013 : 50 ans

  1. Merci de temoigner. Des annees 60 a nos jours que de souffrances inguerisables .Pour les douleurs , les cauchemars de nos etres chers hurlent, et soit vus et entendus de ceux qui ne veulent pas savoir.
    NATANIA ETIENNE

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