LE PRÉSIDENT MARTELLY  À BOUT DE SOUFFLE

Par Ella PERRARD

 « Voleurs de terre, voleurs de bœufs et de poules, fomentateurs de coup d’État etc » : c’est avec ces noms d’oiseaux que M. Martelly, le président de la république, traitait tout récemment encore les partis politiques. Aujourd’hui M.  Martelly semble vouloir adopter un ton plus conciliant envers ces mêmes partis politiques contre lesquels il fulminait, il y a encore une quinzaine de jours, en cherchant à substituer une logique politique à sa logique autocratique. Il veut jouer la carte de l’apaisement. Il se soucie de la bonne marche des institutions. Cela, bien sûr, avec l’accord indispensable de ces partis politiques. Du moins c’est l’impression qu’il a voulu donner dans son allocution après que ces derniers aient choisi de bouder une rencontre qu’il avait prévu d’organiser le mercredi 14 août au Caribe Convention Center autour de la tenue des élections sénatoriales partielles, municipales et locales. Martelly a aussi tenté de transformer ce revers à son avantage. Avec un luxe de détails, il énumère les résultats des partis politiques dans les élections depuis 1990 à 2010 et mesure leur importance sur l’échiquier politique, particulièrement ceux regroupés autour « d’un courant idéologique affirmé ». Il cite « le Parti Fusion des Sociaux-démocrates issu de l’union du PANPRA et du KONAKOM qui figurait parmi les rares à pouvoir former un groupe parlementaire avec 17 députés, l’OPL de Gérard Pierre-Charles (nommément) de tendance communiste avec 11 députés,  le Parti Union avec 10 députés. Et Lavalas tendance Ti Kominote Legliz (dans ses propres mots) qui avaient 72 députés à la suite des élections controversées et boycottées par les partis politiques en l’an 2000 et s’est retrouvé avec zéro député en 2006 et 2010. » Ici il convient de signaler que le président n’a fait que constater. La conclusion qu’il en tire par la suite procède d’une analyse extrêmement sommaire. Le président et ses conseillers gagneraient à consulter certains ouvrages et articles parus sur la question, plus particulièrement ceux d’auteurs étrangers à cause de la prise de distanciation objective qu’ils ont pu établir avec leur sujet d’étude.

Nous retiendrons à titre d’illustrations que quelques exemples qui n’ont vraiment pas lieu d’être dans l’exposé du président parce qu’ils n’édifient personne.  Par exemple, si Lavalas n’a pas eu de députés en 2006 et en 2010, ce n’est pas compliqué. La raison, c’est que Lavalas n’avait pas pris part à ces joutes électorales tout simplement.  Si les partis politiques n’arrivent pas à retenir leurs élus dans leur camp, là encore, ce n’est pas compliqué et il ne faudrait vraiment pas aller chercher trop loin. Il suffit de jeter un coup d’œil sur cette corruption qui gangrène nos institutions. Le premier ministre Laurent Lamothe nous avait donné une belle démonstration au moment de sa ratification.  Comme une marchandise qui s’achète et qui se vend, les parlementaires dans leur grande majorité  s’étaient laissé corrompre par le premier ministre que le président nous avait donné. C’est dommage, mais c’est la triste réalité.

Le président s’est posé la question: pourquoi le pays est-il obligé d’investir des fonds qu’il n’a pas pour réaliser des élections à répétition ? Et là, étonné de sa propre audace, il a eu un sourire qui en dit long. Peut-être pensait-il au gaspillage et au déblocage de fonds pour organiser les carnavals à répétition ces deux dernières années. Mais à question élémentaire, réponse  élémentaire : parce que la Constitution le prévoit et qu’il faut respecter les règles du jeu démocratique.

Le président nous dit que « si nous voulons réellement renforcer la démocratie, tout le monde en général, tous les partis politiques sans exception devraient montrer dans les actes qu’ils posent qu’ils sont prêts à utiliser tous les outils que la démocratie met à notre disposition (discussions, brasser l’idée, chita tande).

Alors là, le président oublie l’essentiel. Si les discussions, les séances de brainstorming, les chita tande sont nécessaires en démocratie, des élections périodiques, un système judiciaire indépendant, l’existence d’une opposition organisée et libre, la garantie de l’alternance politique  (À vie) et le fonctionnement d’une presse libre en constituent les outils indispensables. Et le président a négligé de se les approprier.

La porte du dialogue reste ouverte, affirme pourtant Martelly.

Trop tard, semble lui répondre les partis politiques. Car, pour les dirigeants des partis politiques et pour beaucoup d’observateurs avertis, cette invitation n’était qu’une diversion, une opération “ écran de fumée » devant servir à masquer les nombreux problèmes et scandales dans lesquels se trouve empêtré le président de la République. L’expérience de ces hommes politiques acquise sur le terrain de la lutte politique pour l’instauration de la démocratie en Haïti pendant ces vingt dernières années leur a montré que ce genre d’exercice n’aboutit finalement à rien sinon qu’à leur faire perdre du temps et à permettre aux dirigeants du moment gagner du temps pour pouvoir se refaire une santé et mieux rebondir. C’était déjà le cas avec Prosper Avril, mais surtout avec Aristide lorsqu’il s’était agi pour la convergence démocratique de trouver un accord suite aux élections controversées de l’année 2000. Ils n’allaient pas tomber dans ce panneau. Ils en ont vu d’autres.

Pour eux, le gouvernement haïtien sait trouver de l’argent quand il s’agit d’organiser les carnavals. Quatre en deux ans. Mais il rechigne à respecter le calendrier électoral et à s’engager lorsqu’il s’agit d’organiser des élections prévues par la constitution. Dans quel but ? La majorité de ces partis reproche à Martelly de vouloir provoquer un effondrement des institutions dans le seul but de pérenniser son maintien au sommet de l’État. Aussi Martelly devrait trouver une parade.

Au fait, ce n’est un secret pour personne. Bien avant même qu’il ne soit investi dans ses fonctions de président de la République, on prêtait au futur président l’intention de vouloir dissoudre le Parlement, abolir la constitution, diriger par décret, mettre en place une nouvelle assemblée constituante, écrire une nouvelle constitution taillée sur mesure et installer un pouvoir sans partage. Enfin une nouvelle dictature ! Et cela, personne n’en veut. Voilà pourquoi aujourd’hui l’opposition semble s’embarquer dans une dynamique unitaire. Pour tout gouvernement haïtien dans un passé pas trop lointain, cela peut signifier effectivement le début de la fin.

De plus, avec la menace d’une probable destitution et de mise en accusation devant la Haute Cour de justice, le président Martelly est en difficultés. C’est le moins qu’on puisse dire. Il est en très grandes difficultés. Ce n’est donc pas le moment de monter une barque qui risque de sombrer.

Avec aussi tous ces scandales qui nécessairement ne manqueront pas de rebondir même après une apparente accalmie et malgré toutes les arguties juridiques qui pourraient être invoquées nous voyons très difficilement comment Martelly pourra arriver à enterrer, même en l’absence du juge décédé, toutes ces affaires et les poursuites entamées contre sa femme et son fils sans porter de nouveaux coups à l’indépendance judiciaire.

Même avec la tenue d’élections avant la fin de l’année 2013, ce qui semble peu probable dans les conditions actuelles, étant donné que Martelly cherchera de toute façon, ce, comme tous les autres avant lui d’ailleurs, à sauver sa mise en s’offrant la part du lion lors de ces élections, ne serait-ce que pour se prémunir d’une éventuelle destitution et mise en accusation devant la Haute Cour de justice. De plus, eu égard aux contestations qui s’ensuivront de la part des organisations politiques, nous pouvons affirmer avec assurance que l’avenir ne sera pas rose pour Haïti, pas plus que pour l’actuel président.

Aussi, Martelly se devra de trouver autre chose? Cette surprenante invitation du président aux partis politiques en ce moment crucial reflète les inquiétudes et les incertitudes de Martelly devant l’avenir.

Le pouvoir est à bout de souffle .

Ella PERRARD

 

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