Plak lan kole

Plak lan kole

par Gary Victor

Le joueur d’échecs à un moment qu’il juge difficile, parfois désespéré, s’arrête de réfléchir aux subtilités de sa position pour se demander : « A quel moment ai-je raté la décision qui m’aurait donné d’autres possibilités, celles-ci gagnantes ? » La situation de notre pays force beaucoup de citoyens à se poser la même question plus une autre encore plus dérangeante que la plupart de nos commentateurs ou analystes politiques s’abstiennent de soulever : « Pourquoi d’administration en administration, on répète les mêmes erreurs, pour ne pas dire les mêmes bêtises ? » Serions-nous formatés pour qu’une fois au timon des affaires de l’État nous ayons les mêmes comportements, les mêmes réflexes, les mêmes absences, les mêmes errements, le même mépris envers ce pays et sa population et surtout la même soumission envers les étrangers ? Le concept de formatage ramène à l’éducation et à tout notre bagage anthropologique, historique et culturel. Dans notre système éducatif forme-t-on des citoyens médiocres, incapables de penser, seulement bons à réciter des concepts, des formules apprises dans les livres ? Quelle conscience véritable des êtres et des choses que notre culture, notre histoire forgent-elles en nous ? Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme, dit le vieil adage. Sans vouloir sous-estimer la connaissance, il est un fait que nous avons eu dans tous nos gouvernements des gens éminemment formés, avec de bons diplômes, de l’intérieur et de l’extérieur. On connaît les dégâts. Y a-t-il un virus inconnu qui se promène dans les allées du pouvoir en Haïti ? Où bien y a-t-il quelque chose profondément ancré en nous, un mépris de nous-mêmes et de l’autre qui nous empêche de prendre une autre direction ? Quels types de réflexes liés aux pratiques de survie et de marronage avons-nous développés au cours de ces deux siècles et qui résistent même au décrassage des meilleures universités et du meilleur confort viennois ?

Des questions et encore des questions me reprochera-t-on. Sauf qu’il y a des questions qu’on ne soulève pas. Plak lan kole, dira-t-on dans notre savoureux créole. On répète la même chanson. Est-ce parce qu’à chaque nouvelle administration on recourt aux mêmes conseillers incrustés depuis des lustres dans les corridors du pouvoir, se décrétant spécialistes de la politique haïtienne, mais souvent n’ayant pour seule compétence que la capacité à descendre bouteille de rhum et de whisky autour d’une table en discourant de manière minable sur des choses pourtant d’importance capitale pour la nation ? L’autre problème aussi, ce sont les mêmes maffias qui fabriquent les pouvoirs et si on doit recourir à leur argent, comment ne pas se soumettre à elles une fois sur le fauteuil ? Encore que pour mettre à la raison ces maffias, ce qui est possible, il faille la volonté, une vision de la nation et un discours capable de se construire une masse critique suffisante pour s’imposer sur le terrain.

Un ami pince-sans-rire me faisait remarquer que nos chefs d’État ne veulent pas qu’on leur gâche le sommeil avec des avis et des conseils dérangeants. Alors les conseillers rivalisent avec des conseils dans le sens du poil du chef pour satisfaire son ego, pour lui faire comprendre que tout va bien, alors qu’eux,-le président l’oublie souvent,-jouissent de l’anonymat devant la population et devant l’histoire, ce qui les met à l’abri de tout exil et de tout déchouquage. Ces conseillers, tous issus de cette nomenklatura habituée depuis des lustres à puiser de l’or dans du fumier, n’arrivent plus à distinguer l’odeur de la merde de celle des jasmins.

Dans ces forums où se retrouvent toujours les mêmes têtes politiques, opposants aujourd’hui, peut-être, certainement au pouvoir demain, il serait essentiel de questionner ces hommes et ces femmes sur leur vrai désir d’initier d’autres pratiques, d’autres manières de penser, car la possibilité est grande qu’ils reproduisent les mêmes crises une fois sur le fauteuil et autour. Le problème est profond. On ne peut pas l’occulter.

Heureusement, dans ce climat morose, notre pays a encore plein d’hommes exceptionnels qui prouvent que notre pays peut faire de grandes choses, devenir compétitif pour commencer avec notre voisin qui a toutes les raisons de nous regarder de haut parce qu’il accueille par exemple des milliers d’étudiants haïtiens alors que nous, nous ne sommes pas capables d’en accueillir même une dizaine. J’ai visité le Jardin botanique des Cayes. J’ai été impressionné par le travail de ces jeunes agronomes qui presque seuls se sont lancés dans une entreprise à contre-sens de notre refus de la beauté, de l’ordre, de la modernité. C’est délirant que flamber des millions de gourdes pour une bamboche sans lendemain comme le Carnaval des fleurs et ne pas offrir même un soutien minimum à une telle initiative. Dans un pays normal, les possédants se seraient bousculés pour que leurs noms restent gravés à l’entrée d’une telle institution.

Albert Buron eut bien à dire un jour : « Nan senkantan m pap la ankò » Et on nous a construit le corridor à la sortie de la route des rails à Mariani.

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Gary Victor

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