La République Dominicaine sur la défensive

par Weibert Arthus

La République dominicaine a été dans l’obligation de s’expliquer à l’OEA, ce mardi 29 octobre, sur la sentence 168-13 de la Cour constitutionnelle de ce pays d’enlever la nationalité dominicaine aux descendants d’étrangers, en remontant à 1929. Les résultats de cette session confirment la difficulté de la République dominicaine de faire avaler au monde civilisé la décision illogique et raciste du 23 septembre 2013 de son tribunal suprême. Les Dominicains ont joué des pieds et des mains pour faire de cette session une simple réunion d’information où les deux parties auraient à s’expliquer sur la question. Peine perdue.

Il y a eu débat. A la déception de la délégation dominicaine, la session s’est terminée par l’adoption d’au moins deux décisions majeures qui appellent à la poursuite de la question et non à son classement avec de vagues expressions diplomatiques qui renverraient les deux parties dos à dos. Victoire diplomatique d’Haïti. La Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) est saisie du dossier, reconnaissant ainsi que la sentence du 23 septembre viole les droits humains. Le Conseil permanent de l’OEA a recommandé l’envoi d’une commission d’enquête en République dominicaine.

Il y a 50 ans qu’une commission d’enquête n’a point été sur l’île dans le cadre d’un conflit entre les deux Etats. Mais cette fois, l’histoire ne se répète pas. Contrairement à 1963, la République dominicaine est bien sur la défensive, dans le rôle du  »potentiel agresseur » . Dans l’instruction de cette affaire, il faut reconnaître à l’appareil diplomatique haïtien plusieurs mérites. Premièrement, Haïti s’est ouvertement opposée à la sentence dominicaine, sans ambiguïté, dès le départ. Sur ce point, il y a mieux.

 En ces temps de troubles et d’impasse politiques, c’est l’un des rares points sur lesquels le pays tout entier, dans toutes ses composantes, s’est retrouvé et a parlé d’une même voix. La République dominicaine a entendu. Le président Danilo Medina a vite rencontré des Dominicains d’ascendance haïtienne pour leur faire part de sa sympathie et tenter de les rassurer. Cependant, Medina, même s’il avait la volonté, ne peut stopper le racisme et l’anti-haïtianisme grandissants qui ont atteint un point très inquiétant dans son pays.

   Deuxièmement, Haïti a réussi à glaner le support des pays de la région à sa cause. Les résultats de la tournée régionale du ministre des Affaires étrangères, Pierre-Richard Casimir, du 14 au 21 octobre 2013, sont probants. Le Surinam a déclaré apporter son appui total à Haïti dans ses démarches visant à bloquer ou arrêter la mise en application de cet arrêt. L’assistant du secrétaire général de la CARICOM, monsieur Colin Ganderson, un habitué d’Haïti, a exprimé le rejet de la CARICOM de cette décision qui va à l’encontre des principes et valeurs prônés par l’organisation.

Guyana a promis son appui à toutes démarches qu’entreprendra la CARICOM face à cette sentence. Trinite-et-Tobago, dans une déclaration de principe, a fait part de sa préoccupation de la situation que peut générer la mise en application de cette décision. Les positions ont été similaires en Equateur et au Guatemala, selon ce qu’a révélé la chancellerie haïtienne. L’offensive diplomatique haïtienne a été fructueuse. Pour preuve, toutes les délégations participant à la réunion du Conseil permanent de l’OEA, le 29 octobre, y compris les Etats-Unis et le Canada, ont partagé les inquiétudes d’Haïti quant aux épouvantables conséquences humanitaires que peut générer la sentence du tribunal dominicain. Troisièmement, Haïti a réussi à gagner le pari de déplacer la question des strictes relations haïtiano-dominicaines.

 Même si les membres de la diaspora haïtienne sont les principales cibles de la politique dominicaine exprimée à travers l’aberrante décision du 23 septembre, Haïti est parvenue à faire de la question un problème de relations internationales globales. C’est d’ailleurs à l’initiative de la représentante permanente de St-Vincent-et-les- Grenadines à l’OEA, l’ambassadrice Celia A. Prince, que la décision de la Cour constitutionnelle dominicaine de dénationaliser des centaines de milliers de descendants d’étrangers a été inscrite à l’agenda du Conseil permanent de l’organisation. Une fois de plus, l’OEA a montré sa capacité à se saisir rapidement des questions qui constituent une menace pour la paix dans la région. Dénationaliser des centaines de milliers de personnes est une menace humanitaire. Et puisqu’Haïti et d’autres pays de la région montrent très clairement leur rejet de la décision dominicaine, il y a un risque de voir une détérioration des relations interrégionales. En clair, le traité de Rio fonctionne toujours comme garant des bonnes relations interaméricaines.

 Maintenant, il faudra qu’Haïti, avec le support des pays de la Caraïbe, déjà acquis à sa cause, maintienne cette pression diplomatique jusqu’à ce que la République dominicaine revienne sur cette décision absurde. Le pari est possible ! Il faudra, pour cela, impliquer les autres continents et organisations internationales. Cette question doit être portée par la chancellerie haïtienne devant l’ONU, l’UNESCO, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l’Union africaine, le groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP), l’Organisation internationale de la francophonie, le Conseil mondial de la paix, auprès des pays asiatiques et de l’Union européenne.

 Les organisations de la société civile haïtiennes doivent continuer à mobiliser leurs partenaires internationaux pour que des organisations comme celles d’Argentine continuent d’écrire au président Medina ou que d’autres femmes du monde, comme lors de la conférence à la République dominicaine, continuent de crier  »Todos Somos Haitianos ». Il ne fait aucun doute que les Dominicains vont suivre de près le spectacle politique que nous nous apprêtons à offrir dans les jours à venir.

 Il est évident que l’interpellation du ministre des Affaires étrangères, entre autres, sera l’objet d’une attention particulière à la chancellerie dominicaine. Au-delà des turpitudes de notre politique intérieure, il faut garder à l’esprit la nécessité de continuer à nous élever contre la décision du tribunal constitutionnel dominicain. Chaque Haïtien doit y penser en choisissant le prochain produit à consommer, le prochain lieu de ses vacances, la prochaine décision politique à adopter. Plus que notre manière de consommer, d’agir et de penser politique, la poursuite de la stratégie de diplomatie multilatérale de notre chancellerie et le maintien de la pression des organisations de la société civile constituent les meilleures armes d’Haïti contre la sentence dominicaine.

Dr Weibert Arthus

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