Un tableau de Basquiat adjugé 57,3 millions de dollars

 

Une toile géante de Jean-Michel Basquiat

 

Une toile géante de Jean-Michel Basquiat a été adjugée mardi 10 mai 2016 57,285 millions de dollars (50,2 millions d’euros) lors d’enchères organisées par Christie’s à New York. Un record pour une œuvre l’artiste, mort brutalement d’overdose à 27 ans, en 1988. La précédente marque pour l’Américain avait été établie en mai 2013, avec la vente de Dustheads pour 48,8 millions de dollars.

Le tableau, sans  titre, adjugé à un acheteur asiatique dont l’identité n’a pas été révélée, a été peint en 1982 à Modène, en Italie. Il mesure 2,38 m de haut et 5 m de large. La toile comprend un portrait du visage de l’artiste en diable, au milieu de coulées de peinture. Pour Brett Gorvy, responsable de l’après-guerre et de l’art contemporain, elle fait partie des trois plus grandes œuvres du peintre new-yorkais.

Agitation – Selon le journal  Ouest-France, des clameurs sont montées de la salle lorsque la barre des 50 millions de dollars a été franchie pour le tableau de Basquiat et des applaudissements ont salué le coup de marteau clôturant la vente.  Ce record a offert à Christie’s un rayon de soleil dans une soirée lors de laquelle la grande majorité des lots n’ont atteint que le bas de la fourchette d’estimation, voire sont restées en-deçà.

Consacrée à l’art moderne et contemporain, elle contrastait ainsi avec la vente de dimanche, qui avait ouvert avec maestria les enchères de printemps à New York.  La vente a néanmoins permis d’établir six records, dont un pour Basquiat, a souligné Saara Pritchard, responsable de l’art contemporain chez Christie’s.

Des acheteurs de 39 pays s’étaient enregistré pour la vente, avec notamment une forte représentation asiatique.  « Les enchères ont été mesurées, à un point que je n’avais pas vu depuis trois ou quatre ans », a reconnu Jussi Pylkkänen, président de Christie’s international.

Choix délicat Pour lui, « la sélection (des oeuvres) demeure très importante », il faut « choisir exactement le type d’oeuvres adapté, qui peuvent attirer le marché ».

Sources combinées :

http://www.ouest-france.fr/culture/arts/usa-un-tableau-de-basquiat-adjuge-572-millions-de-dollars-un-record-4220643/

http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/05/11/un-tableau-de-basquiat-adjuge-a-57-2-millions-de-dollars_4917058_1655012.html

Pour l’histoire

Quand Gérard Basquiat décrit son fils Jean-Michel  

« Mon fils, ce génie »

par Anne-Cécile Beaudoin

Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris rend hommage au premier géant noir de la peinture new-yorkaise mort à 27 ans. En exclusivité, son père parle de Jean-Michel.

Souriant, élégant, costume sombre éclairé d’une cravate de soie jaune, tempes argentées, des airs de jazzman… Il a de l’allure, Gérard Basquiat. Il aborde la discussion dans un français impeccable, réminiscence de ses ­racines haïtiennes : « Quelle pointure faites-vous ? » ­demande-t-il avant de me tendre une paire de baskets Reebok, customisées de reproductions des dessins de son fils. « Un souvenir. Pour vous… » Les souvenirs, Gérard Basquiat n’aime pas les évoquer. « Jean-­Michel était exceptionnel, dit-il d’une voix lourde. Il a toujours été extrêmement brillant, d’une intelligence incroyable. C’était un génie. A 4 ans, déjà, il passait son temps à dessiner. Des voitures, des maisons, des figures, sa mère, moi… Je lui rapportais du papier, des crayons… »

Et de s’interrompre : « Maintenant, ça suffit ! Je ne veux pas parler de la vie de mon fils. » ­Regard noir, ton glacial qui frappe comme un coup de poing. Il en impose, Gérard Basquiat, quand il fait les gros yeux. Silence nerveux, électrique. Sa main ne cesse de ­tapoter la table en verre de son bureau. « C’est trop douloureux, vous comprenez ? » finit-il par chuchoter. Pas étonnant qu’il n’ait ­jamais donné d’interview… Pas de mots pour le poids des maux. Mais au-delà de la souffrance du deuil, il y a aussi les rapports conflictuels entre cet homme, un émigré d’Haïti devenu un expert-comptable respectable, et son fils qui voulait occuper le haut de l’affiche dans le New York des années 80. L’époque de la punk attitude, du disco, de l’argent et du sexe. La plus ­libre, la dernière avant les années sida. Taboue donc la vie de Jean-Michel Basquiat, une histoire assourdissante comme son œuvre, entre grandeur et décadence. La voici.

C’est un petit gars de Brooklyn, né le 22 décembre 1960, qui voulait être artiste et rien d’autre. Pour encourager la vocation précoce de son fils, sa mère, Matilde ­Andrades, d’origine portoricaine, lui donne des leçons de peinture et l’emmène parcourir les allées du Museum of Modern Art (MoMA) et du Metropolitan. On crie beaucoup dans cette famille. Matilde est dépressive et, quand une crise la saisit, elle n’hésite pas à brandir le couteau de cuisine. Lorsque le calme est revenu, la maison des ­Basquiat est bercée par les solos aériens de l’idole paternelle, Charlie Parker. Le drame survient en 1968. Jean-­Michel, 8 ans, est renversé par une voiture alors qu’il joue au ballon.

Traumatisme crânien, rate perforée. Il est hospitalisé pendant un mois. Pour passer le temps, Matilde a la drôle d’idée de lui offrir le traité d’anatomie de Henry Gray. Sitôt rentré chez lui, le garçonnet s’applique à ­reproduire les planches du gros livre. Son crayon dissèque les squelettes et dessine des crânes sur fond de musique de jazz. Séparation des parents, départ de Mme Basquiat pour l’asile. Jean-Michel et ses deux sœurs sont confiés au père. L’honorable M. Basquiat héberge un marginal : dans sa chambre aux murs couverts de graffitis, Jean-Michel fume, sniffe de la colle et prépare son balluchon de fugueur. A 16 ans, il campe au Washington Square Park. Deux semaines à se défoncer à l’acide, à traîner de squats en piaules de junkies, à faire la manche.

Les œuvres de Basquiat embrasent la Grosse Pomme, lassée par l’austérité de l’art conceptuel

Retour au lycée, la City-as-School à Manhattan, adaptée aux adolescents doués. Le jour de la fête de l’école, Jean-Michel entarte le directeur et déguerpit. ­Errances avec son ami Al Diaz. Ils tuent le temps en bombant les murs du sud de Manhattan. Les lieux ne sont pas choisis au hasard, car avec ses graffs, Jean-Michel n’a pas pour ambition de faire la nique à des bandes rivales. Il s’est fixé un but : devenir très connu. Alors, partout, près des grandes galeries et des musées, dans les quartiers où vivent les artistes à Greenwich Village, Lower East Side et Soho, il tague des messages poétiques, philosophiques ou satiriques flanqués d’une couronne et de son pseudonyme ; SAMO pour « Same Old Shit » (Toujours la même merde). Et ça marche. En 1978, le magazine new yorkais « Village Voice » salue sa manière d’attirer l’attention. C’est le moment que Jean-Michel choisit pour quitter sa famille. Il a 18 ans. « Fais de ton mieux pour réussir », lui fait promettre son père en lui glissant quelques dollars dans la poche. Il ne sera pas déçu.

Le jour, Jean-Michel vend des tee-shirts qu’il peint et des cartes postales réalisées à partir de collages. La nuit, les vêtements maculés de peinture, les pieds nus, la tête couronnée de dreadlocks, il hante le Mudd Club, une sorte de cave désaffectée. Une génération explosive y fait ses gammes. On y croise entre autres David Byrne, le chanteur et guitariste des Talking Heads, Jim Jarmusch, Keith Haring, Debbie Harry et une ­certaine Madonna, une danseuse qui tente de se lancer dans la chanson. Toute la contre-culture de l’époque. Des jeunes fous aux dents longues… C’est aussi là que Jean-Michel rencontre son futur marchand, Diego Cortez. Grâce à lui, en 1981, ses œuvres côtoient celles de Keith Haring, Andy Warhol et Robert Mapplethorpe dans l’exposition « New York, New Wave » à la PS1 Gallery.

Sa peinture passe de la rue au tableau. Et les techniques se déchaînent. Huile, acrylique, collages, crayons gras, matière violentée, dégoulinante. Sur ses toiles, le rythme de New York, les couleurs acides des néons. Dans l’électricité de la ville se mêlent ses souvenirs d’enfance, la bande dessinée, des silhouettes squelettiques, des visages semblables à des masques africains et ses héros blacks : Charlie Parker, le joueur de base-ball Hank Aaron, ­Malcolm X, Miles Davis… Le sport et le jazz, les deux seules places à prendre qu’on a laissées aux Noirs et dont ils sont devenus l’élite. Partout, des mots raturés, barrés pour que nous les regardions. Racisme, exclusion, répression policière, argent facile, mort…
Les œuvres de Jean-Michel Basquiat embrasent la Grosse Pomme, lassée par l’austérité de l’art conceptuel des années 70. La revue « Artforum » lui consacre un article intitulé « The Radiant Child ». « L’enfant radieux » tient sa première exposition personnelle dans la galerie avant-­gardiste d’Annina Nosei en 1982. Le soir du vernissage, on se bouscule. Tous les beautiful people sont venus voir la nouvelle coqueluche new-yorkaise. Ses toiles atteignent bientôt 10 000 dollars. La même année, le galeriste Bruno Bischofberger le présente à Andy Warhol, à la Factory. ­Fascination réciproque. Le pape du pop art tire un ­Polaroid de Basquiat. Ce dernier en fait de même puis s’éclipse.

Une heure et demie plus tard, Warhol a entre les mains une grande toile encore humide de Jean-­Michel : « Dos Cabezas », le double portrait des deux ­artistes. ­Admiratif, Andy s’écrie : « Je suis jaloux, il est ­encore plus rapide que moi ! » Voilà Basquiat admis dans cette tribu de déjantés animés d’un seul désir : réussite et enrichissement rapide. Balayés les idéaux de l’ère Woodstock, ­vivent les années fric et flambe. Selon le principe warholien, l’artiste est un businessman, un produit qui se vend sur son seul nom. Être vu à ses côtés ou coucher avec lui, c’est prendre un ticket pour la ­notoriété. Actrices, chan­teuses, riches héritières… toutes les femmes tombent pour Jean-Michel.

Documenta de Kassel, Biennale du Whitney Museum of American Art, Museum of Modern Art, galeries parisiennes, suisses, londoniennes, Basquiat est sur toutes les cimaises. En 1985, il est le premier artiste noir à faire la couverture du « New York Times Magazine ». Ses toiles s’arrachent maintenant entre 25 000 et 50 000 dollars. Il vit comme une pop star, voyage en Concorde, déambule en costume Armani dans les palaces, des liasses de billets plein les poches et des grammes de coke dans le nez. Lui qui vend toutes ses œuvres le soir même de ses vernissages, surproduit. Toujours plus de toiles, plus de fric et de drogues.

Et puis c’est le choc. Andy Warhol, sa figure paternelle bienveillante, décède brusquement le 22 février 1987. Basquiat, anéanti, plonge en enfer. Ses crises paranoïaques se multiplient. En juin 1988, il séjourne à Hawaii où il entame une cure de désintoxication. Il ­rentre à New York le 2 août et déclare être sevré. Dix jours plus tard, on retrouve son grand corps chocolat enroulé dans les draps de son lit king size, dans son loft de Great Jones Street. Au coin de ses lèvres, une écume rougeâtre. Overdose. Jean-Michel avait 27 ans.
Ainsi s’éteint l’enfant terrible de Brooklyn, laissant derrière lui presque un millier de peintures et 3 000 dessins. « Mais il reste encore beaucoup d’œuvres à découvrir, promet Gérard Basquiat. Celles que j’ai, par exemple, et que je ne montrerai jamais… à part celle-ci. » Il se tourne vers une toile immense où trône un babouin ­féroce sur fond jaune citron. « C’est le dernier tableau de Jean-­Michel, daté du 1er avril 1988. » Traits rageurs, ­palette ­acidulée : l’ultime singerie dénonce avec fureur le chaos intérieur qui déchirait son maître.

Source ://www.parismatch.com/Culture/Art/Gerard-Basquiat-Mon-fils-ce-genie-152585

 

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