DEVOIR DE MÉMOIRE : LA TORTURE SOUS LE RÉGIME DES DUVALIER

TORTURE ET AUTRES FORMES DE TRAITEMENT CRUEL, INHUMAIN ET DÉGRADANT

 (3èmepartie)

La torture et les autres formes de traitement cruel, inhumain et dégradant constituent des violations du droit international. Sous la présidence de Jean-Claude Duvalier, le recours à la torture était généralisé et systématique pour arracher des aveux, punir et susciter la peur. La plupart des informations recueillies par l’organisation à propos des actes de torture et des mauvais traitements infligés aux détenus proviennent des victimes elles-mêmes ou de témoignages de codétenus qui ont vu les traces de torture sur le corps des victimes.

Celles-ci étaient torturées en prison ou alors qu’elles étaient détenues arbitrairement dans des casernes de l’armée et des postes de police. La plupart des témoignages dont dispose Amnesty International indiquent que la torture était utilisée aux Casernes Dessalines à Port-au-Prince, ainsi qu’à Fort Dimanche et au Pénitencier national. D’autres informations à propos d’actes de torture et de mauvais traitements mentionnent des casernes ou des postes de police dans d’autres régions d’Haïti, notamment aux Cayes dans le sud du pays, à Croix des Bouquets dans la périphérie de la capitale et à Hinche (département du Centre).

Les prisonniers politiques arrêtés par le Service détectif étaient maintenus au secret sans pouvoir rencontrer leur famille, un avocat ou un médecin et ils étaient systématiquement interrogés. Ces conditions de détention favorisaient le recours à la torture sans restrictions et en toute impunité.

Les détenus risquent davantage d’être torturés quand les voies de recours légales, judiciaires ou administratives sont inefficaces ou inexistantes. Ceci signifie souvent qu’il n’y a aucun moyen de sanctionner les responsables de ces actes. En Haïti, les agents de l’État ont eu recours à la torture et aux mauvais traitements en pensant qu’ils n’auraient pas à rendre compte de leurs actes et ils ont souvent affirmé qu’ils exécutaient les ordres de leurs supérieurs.

DÉTENTION ARBITRAIRE ET TORTURE

LE « DJAK » AUX CASERNES DESSALINES 

Turneb Delpé, chirurgien et membre fondateur du Parti national démocratique progressiste haïtien (PNDPH) a été arrêté à l’aube du 1 novembre 1984 à Port-de-Paix en même temps qu’Estève René, Joseph Mirtilien, Jean-Paul Duperval et Paulux St-Jean. Les policiers qui les ont interpellés dans la rue n’avaient pas de mandat d’arrêt. Ces hommes n’ont pas été informés des motifs de leur arrestation .

Turneb Delpé a été emmené aux Casernes Dessalines à Port-au-Prince où il est resté jusqu’à la fin de décembre 1984, date de son transfert au Pénitencier national. Il a été remis en liberté le 30 avril 1985. Pendant sa détention aux Casernes Dessalines il a été maintenu au secret dans une cellule en sous-sol d’un peu plus de quatre mètres de long et un mètre de large. Il était complètement isolé, échangeant simplement quelques mots avec les gardiens au moment de la distribution des repas.

Il a déclaré : « Aux Casernes Dessalines, le personnel nous harcèle continuellement : oralement, menace de bastonnade. Tout refus d’obéir est suivi de bastonnade. J’ai subi 43 interrogatoires par le chef de la police, les ministres d’État, de l’Intérieur et de la Défense nationale, par le chef de la sécurité du Palais national, les membres de la commission d’enquête nationale (personnel militaire). L’interrogation portait sur les aspects suivants : activités politiques et sociales en Haïti, croyances politiques, appartenance politique, données biographiques, connaissances militaires, lutte armée, le PNDPH, son comité central et vulgarisation desnoms»

Aux Casernes Dessalines, Turneb Delpé a été torturé à cause de son « refus de répondre à certaines questions ». Il a déclaré : « Ils promettent de ne plus vous frapper si vous collaborez avec eux. » Il a été soumis à plusieurs formes de torture, notamment des coups, des gifles, et le djak, méthode dans laquelle la victime a les bras et les jambes pliés et attachés ensemble ; elle est ensuite suspendue à un bâton passé dans le creux des genoux et des coudes, ce qui la met en position accroupie, le dos rond. Dans cette position, « on vous laisse rouler par terre, on vous applique une bastonnade aux fesses, cuisses et au dos. » Les tortures psychologiques consistaient en menaces de mort, isolement, humiliation, privation des objets essentiels comme les vêtements, l’eau, une brosse à dents, réveil brutal en pleine nuit et nudité complète.

Turneb Delpé a été accusé de « complot contre la sécurité de l’État » ; il n’a toutefois pas été jugé. Remis en liberté le 30 avril 1985 à la faveur d’une amnistie générale proclamée par Jean-Claude Duvalier, il a été autorisé à quitter Haïti pour les États-Unis.

Evans Paul,  journaliste à Radio Cacique, un média indépendant, a été arrêté le 16 octobre 1980 à l’aéroport de Port-au-Prince. Il rentrait de New York où il avait interviewé l’ancien président haïtien, Paul Eugène Magloire, qui vivait en exil. Détenu au secret pendant 10 jours aux Casernes Dessalines, il a été libéré sans avoir été inculpé. Le juge qui a ordonné sa remise en liberté lui a dit qu’il avait été arrêté à cause de ses émissions à la radio, considérées « subversives ». Evans Paul a raconté à Amnesty International ce qu’il avait subi : « Plusieurs personnes armées de gourdins […] m’ont violemment frappé. Un homme […] a passé un long bâton entre mes jambes et mes bras. J’étais comme une balle. J’ai eu l’impression que tout mon corps allait se briser. Ils m’ont ensuite frappé à coups de bâton. Un moment j’ai pensé que j’allais mourir. Ils m’ont donné quelque chose à boire. Puis ils ont recommencé, c’était encore pire. La peau de mes fesses était arrachée. Je saignais abondamment. Cela ne les a pas rebutés. On peut dire au contraire que la vue de mon sang les excitait encore plus. Quand j’étais sur le point de mourir ils m’ont détaché et traîné jusqu’à une cellule obscure. On n’y voyait rien. »

Yves Antoine Richard était secrétaire général de la Centrale autonome des travailleurs haïtiens (CATH). Il a été arrêté le 22 décembre 1980 car on le soupçonnait d’« activités politiques et subversives».

« Je fus arrêté sans mandat à 10 heures du matin au cours d’une réunion que je tenais au bureau des respectés pères salésiens avec 35 ouvriers exploités de la compagnie DESDAN. Sans crier gare, un groupe de « tontons macoutes » fit irruption dans la salle, et sans autre forme de procès ils se mirent à rosser les ouvriers. Le camarade syndicaliste Siméon Jean-Baptiste fut tué d’une balle tirée par les « tontons macoutes » de Jean-Claude Duvalier. Je fus emmené avec les autres ouvriers à la caserne Dessalines où nous fûmes interrogés sous la torture et accusés pour la première fois d’être des incendiaires et des agitateurs communistes. À partir de ce moment, je fus définitivement séparé des autres ouvriers et transféré dans une cellule souterraine cachée sous le Palais national, qui ne recevait pas la lumière du jour. Grâce à la lampe électrique des gardiens, j’ai pu cependant apercevoir des squelettes, probablement ceux d’anciens prisonniers, étendus sur le sol. Il me semblait vivre un cauchemar à l’intérieur d’une immense tombe sous le Palais national. »

Yves Antoine Richard a été libéré et expulsé vers Curaçao.

Déclaration sous serment de JM à Washington, en 1980.

« J’ai été arrêté le 17 mars 1977 à proximité de mon domicile de Port-au-Prince par cinq « tontons macoutes » en uniforme bleu jean. On ne m’a pas indiqué le motif de mon arrestation ni de ma détention et je n’ai jamais été formellement inculpé. J’ai été menotté et emmené directement à Fort Dimanche.

Dès mon arrivée à la prison politique de Fort Dimanche on m’a emmené dans une salle d’interrogatoire. Ils se sont mis à me frapper parce que, selon eux, j’avais dit du mal du gouvernement. Ils m’ont frappé à coups de poing de leurs mains baguées, à coups de bâton et et à coups de pied. Du sang coulait de ma bouche et de mes oreilles et je me suis évanoui à plusieurs reprises. La deuxième fois que j’ai repris connaissance j’ai vu plusieurs de mes dents dans une mare de sang par terre. Les coups étaient d’une telle brutalité que je n’ai plus rien vu de l’œil droit pendant des mois et que j’ai complètement perdu l’audition d’un côté. J’avais tout le visage enflé à cause des coups. Ils ont cessé de me frapper quand je me suis évanoui une dernière fois, je n’en pouvais plus. Je n’ai jamais été autorisé à consulter un médecin pendant les deux années que j’ai passées à Fort Dimanche.

Je suis resté sept mois complètement seul dans une cellule minuscule sans fenêtre […] ils ont ensuite amené sept autres prisonniers. Parmi eux se trouvait un homme expulsé des États-Unis […] Jacques, un autre occupant de la cellule, qui était dans un état de grande faiblesse à son arrivée est rapidement tombé gravement malade […] Je pense qu’il était en train de mourir de la tuberculose. Un jour ils sont venus le chercher et je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Les six autres personnes qui ont été amenées dans ma cellule avaient été sauvagement battues, comme moi […] Je voudrais ajouter que lorsque FJ, l’expulsé, a été amené dans la cellule, il avait été battu avec une telle violence qu’on ne voyait plus ses yeux et qu’il était totalement défiguré.

J’ai été libéré après avoir été détenu pendant 24 mois à Fort Dimanche. Ils ne m’ont jamais inculpé ni fourni la moindre explication pour le traitement qu’ils m’ont fait subir. » (Traduit de l’anglais)

( À Suivre)

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