L’UN DES MAUVAIS CHOIX D’ARISTIDE

par Thomas Lalime

Je me rappelle encore ce vendredi 27 février 2004 comme aujourd’hui. À 7 heures du matin, je devais acheter un médicament près de l’Hôpital général pour ma grande soeur malade. Je partais de Cazeau en direction de Carrefour Clercine. À quelques mètres déjà de la station de camionnettes, les bandes armées annonçaient la couleur. Tous les passagers étaient fouillés en règle. Mais pour cette première station de mon chemin de croix, heureusement, les individus armés ne vidaient pas nos poches. Ils vérifiaient, disaient-ils, s’il n’y avait pas d’«assaillants » parmi nous.

Au Carrefour Clercine, l’ambiance était plutôt morose. J’hésitais entre retourner chez-moi et continuer l’aventure. Mais je ne voulais qu’une chose : trouver le médicament pour soulager ma soeur. Vu le manque de choix pour se rendre en ville, j’ai dû prendre la première des rares camionnettes remarquées sur place. Plus on avançait, plus la traversée devenait périlleuse. Le chauffeur de la camionnette avait vite compris que sauver notre peau était la seule chose qui comptait. Tout le monde à l’intérieur priait le Grand Dieu de nous secourir.

Sur la route de l’aéroport, les individus armés se faisaient de plus en plus nombreux et davantage menaçants. Au carrefour Trois-Mains, le chauffeur a trouvé un jeune homme dont le travail habituel était de l’aider à remplir la camionnette contre une rémunération d’un adoken. Ce jour là, il s’était plutôt transformé en individu armé. Qui pis est, il avait un fusil en main, pas une simple arme de poing.

Reconnaissant son bienfaiteur, il s’est mis sur le capot de la camionnette et criait à chaque fois que l’on rencontrait un autre groupe d’individus armés: «Rat pa kakaaaa !!!». C’était le mot de passe du jour. Nous voyions en lui un protecteur qui nous conduisait à bon port. La police, visiblement moins armée en la circonstance, se confinait dans ses commissariats. On craignait cependant pour la sécurité de notre gardien, puisque là où il était assis sur le capot nous paraissait assez dangereux.

En face de la Hay Trac, un citoyen était dépossédé de son véhicule Pick-Up double cabine. Les bandits armés ont pris sa voiture en faisant demi-tour à la vitesse éclair. L’aide de notre guide-protecteur devenait de moins en moins suffisante. Le chauffeur arrivait à passer le carrefour de l’aéroport, en direction du bas Delmas avant d’emprunter Delmas 18. Sur la rue Sans Fil, le chauffeur reconnaissait quelques visages dans les attroupements d’individus armés. À chaque fois, on s’étonnait de sa présence sur le béton. On lui conseillait de rentrer le plus vite possible.

Arrivé chez lui à la Rue du Montalais, le chauffeur nous suggéra (les trois passagers qui restaient encore à bord) de rentrer chez nous rapidement ou de nous abriter chez l’ami le plus proche, sans réclamer un sou. J’ai trouvé refuge chez un camarade étudiant à la rue de la Réunion, près du stade Silvio Cator. Restés cloîtrés toute la journée, mon ami et moi, nous nous informions sur les différentes stations de radio. Je n’avais pas le médicament tant souhaité et je ne pouvais pas rentrer à la maison.

Anticipant que les jours à venir risquaient d’être plus sombres, j’ai décidé, à compter de 16 h, de prendre la route vers Damien à pied. Il n’y avait plus de transport en commun. On me conseillait de marcher au milieu de la rue. Par endroits, certains jeunes jouaient quand même au foot. Je prenais la rue de l’Enterrement jusqu’à la rue Saint-Martin ; puis je descendais en direction de la Grand-Rue.

Sur tout le trajet, on entendait des tirs sporadiques. Aux environs de Cité Soleil, cela a été plutôt des chants d’armes automatiques. Et la foule de piétons grossissait au fur et à mesure que l’on cheminait. Des habitants de Cité Soleil et des cités environnantes fuyaient le concert des armes. C’était l’avant-veille du départ forcé du président Aristide. Traumatisé, je suis sorti de chez moi près d’une semaine après.

Autant j’avais peur pour ma vie, autant j’avais compris comment la politique qui devait contribuer au bien-être de la cité peut aussi conduire à sa ruine. Le cri des armes que j’ai entendu ce jour-là me portait à croire que l’argent investi dans l’armement des jeunes probablement naïfs aurait pu servir à changer le visage de Cité Soleil, à construire des écoles nationales et professionnelles. Cet argent aurait pu servir à l’assainissement de la Cité, à y créer des emplois, etc. Mais hélas, il n’en fut rien. Les habitants de la cité continuent de vivre dans une misère abjecte. Pourtant, tous nos présidents prétendent travailler pour le peuple. Certains secteurs ont même la prétention que la situation actuelle des bidonvilles fait leur affaire. Ils résistent à tout changement réel au profit de la masse.

Cette aventure m’a permis de mieux comprendre les conclusions de Laura Jaramillo et Cemile Sancak qui, dans un document de travail du Fonds monétaire international datant de mars 2007 intitulé « Growth in the Dominican Republic and Haiti: Why has the Grass Been Greener on One Side of Hispaniola? », expliquent l’écart de développement économique entre Haïti et la République dominicaine par les mauvais choix des politiciens haïtiens.

Un choix perdant-perdant

Certains partisans zélés du président Aristide peuvent continuer à nier cette réalité ou à prétendre que cela ne résultait pas d’un choix politique de leur leader charismatique. On peut cependant se demander si l’on pouvait avoir autant d’armes en circulation sans que les plus hautes autorités politiques ne soient au courant. Ce serait dire qu’ils ne dirigeaient rien. À la chute du président Aristide en 2004, l’équipe de transition a dû mettre en place un comité de désarmement. Sans résultat probant. Ils ont dû faire face à l’opération Bagdad, une opération hautement armée. On parlait même, à certain moment, de koupe tèt boule kay comme revendication. Où sont passées toutes ces armes ?

Un pays, un parti ou un leader progresse quand il arrive à reconnaître ses erreurs et à prendre toutes les mesures pour qu’elles ne se reproduisent pas. Le choix de l’armement n’a profité à personne. Des individus armés, notamment aux Gonaïves, qui se présentaient auparavant comme des partisans du président Aristide, participaient au soulèvement qui allait provoquer sa chute le 29 février 2004. Une décennie plus tard, certains de ces partisans armés ne sont plus.

On comprend alors que le sous-développement est le résultat d’un ensemble de choix politiques perdant-perdant. Des choix non rentables pour la société à tous les points de vue : financiers, humains et sociaux. À l’inverse, les pays développés ont su faire des choix gagnant-gagnant où la société dans son ensemble gagne à travers le temps.

Vilfredo Pareto, célèbre économiste et sociologue italien du XIXe siècle, parlait déjà du principe d’optimalité qui devrait guider les choix publics, en ce sens que ces choix doivent améliorer la situation d’au moins un citoyen sans détériorer celle d’aucun autre. On parle dans ce cas d’optimum de premier rang, très difficile à atteindre. On peut se contenter, nous dit Pareto, d’un optimum de second rang qui consiste à adopter des choix politiques qui permettraient aux gagnants de compenser les perdants, notamment via la taxation, en gardant ainsi un bénéfice certain pour la société.

Combien de gouvernements haïtiens se soucient vraiment de l’optimalité dans la gestion de la chose publique ? Le pire c’est que les pouvoirs se succèdent sans tirer leçons de leurs prédécesseurs. La rumeur courait que le pouvoir Martelly avait l’intention de créer une « armée rose ». Des parlementaires et hommes politiques du Sud juraient que cette force s’entraînait déjà.

Deux décennies plus tôt, on parlait de «Lame rouj». Les tontons macoutes, bras armés des Duvalier, portaient le bleu. Il n’y a que la couleur qui change à travers le temps, mais le reflexe de nos dirigeants de disposer de leur propre groupe paramilitaire persiste. L’histoire d’Haïti est vraiment un perpétuel recommencement qui, malheureusement, rime avec éternel sous-développement.

Thomas Lalime 

http://lenouvelliste.com

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