ÉNERGIE ÉLECTRIQUE EN HAÏTI : DÉCHETS À L’ENTRÉE, DÉCHETS À LA SORTIE

« GARBAGE IN, GARBAGE OUT »

   par  Jane Regan

*Journaliste américaine et professeur de journalisme d’investigation à l’Université d’État d’Haiti.

 « Garbage in, garbage out » (GIGO) signifie « déchets à l’entrée, déchets à la sortie ». Dans le jargon informatique, cela signifie que, quand les données qu’on lui fournit sont erronées, même l’ordinateur le plus sophistiqué produira des résultats erronés. À leur insu peut-être, les élus haïtiens, le peuple haïtien et les déchets haïtiens sont aux prises avec un scénario GIGO potentiellement couteux et risqué.

Une compagnie étrangère désireuse d’implanter en Haïti un incinérateur de déchets à valorisation énergétique a induit en erreur le public haïtien, et apparemment les autorités haïtiennes, en affirmant ce qui ressemble à de fausses allégations et en tentant délibérément d’éviter les questions soulevées par Ayiti Kale Je (AKJ), un partenariat de journalisme d’investigation, dans un article en date du 22 janvier dernier.

Dans un texte transmis au quotidien Le Nouvelliste et publié le 8 février 2013 sous le titre « Le projet Phoenix précise », la compagnie International Electric Power (IEP), de Pittsburgh, sert un propos qui vient brouiller, plutôt que clarifier, le projet Phoenix et les critiques qu’il s’attire. 

Qu’est-ce que le Projet Phoenix?

Le Projet Phoenix serait un partenariat public-privé de collecte de déchets dans la région de la capitale, ceux-ci devant être incinérés pour fournir 30 mégawatts (MW) d’électricité, qui pourrait être acheté par la compagnie publique Electricité d’Haïti. Le coût initial du projet est d’environ 250 M$ US, selon l’IEP, qui cherche à obtenir un prêt de l’Overseas Private Investment Corporation (OPIC) du gouvernement américain. Une fois l’installation construite – par une compagnie espagnole déjà choisie par l’IEP plutôt que par appel d’offres – les déchets de la capitale, qui seraient ramassés par des entités de collecte, y seraient transférés, triés[1] et en partie incinérés.

L’État haïtien possèderait 10 pourcent du futur partenariat public-privé, et recevrait 50 pourcent des profits après impôts (probablement après remboursement du prêt de 250 M$ US), selon l’IEP. La Boucard Waste Management et d’autres joueurs du secteur privé prendront part au projet.

Certains membres du gouvernement haïtien appuient le projet. [Cependant, une des responsables de la gestion de déchets pour le pays l’a refusé dès le départ. Voir ce reportage.] Les représentants d’IEP ont annoncé à AKJ que les autorités avaient déjà signé deux protocoles d’entente les engageant à payer la nouvelle compagnie pendant 30 ans : l’un, obligatoire, pour l’opération des installations, et l’autre, optionnel, pour tout achat d’électricité. L’État donnerait aussi un terrain au nord de Port-au-Prince. AKJ a demandé à voir les protocoles, sans succès. Mais le Ministre de l’Énergie, M. René Jean Jumeau, affirme que « le projet s’insère dans notre plan d’action pour le développement de l’électricité ».

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Vue aérienne de l’usine « WtE » de Ros Roca de Majorque en Espagne. Source: Ros Roca

« On vise à construire partout au pays des usines qui transformeront les déchets en énergie », a-t-il dit à AKJ le 10 octobre 2012.

L’IEP, qui existe depuis cinq ans, n’a jamais construit ni exploité d’usine « Waste to Energy » (« déchets [transformés] en énergie » / WtE) et, selon le site de la compagnie, les principaux employés n’ont aucune expérience directe dans le domaine non plus. (Même si, dans son texte du 8 février, l’IEP prétend que son équipe « a une expertise prouvée en collecte de résidus solides et leur transformation en énergie électrique ».)

La firme espagnole Ros Roca, prévue pour la construction de l’usine, a de l’expérience. Elle a construit un incinérateur WtE géant à Majorque, en Espagne. Fait intéressant, cet incinérateur s’est avéré trop puissant. Les familles vivant sur l’ile ne produisent pas suffisamment de déchets. Ainsi, les propriétaires de l’usine, dont Ros Roca ne fait pas partie, doivent aujourd’hui importer 100 000 tonnes de déchets de partout en Europe pour combler ce manque, malgré la forte opposition de certains élus locaux et de plusieurs groupes citoyens.

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Une des nombreuses protestations contre l’importation de déchets sur l’île de Majorque, en Espagne. Source: El Pais

En Haïti et à l’étranger – multipliant documents, réunions, voyages des fonctionnaires à Majorque, campagnes de relations publiques et entrevues – l’IEP a vanté le projet Phoenix comme la réponse aux problèmes de déchets de la capitale et au besoin d’électricité du pays. La compagnie prétend aussi que l’incinérateur ne présente aucun risque pour l’environnement ou la santé; qu’il « éliminera, à terme, la pratique du brulage de déchets à ciel ouvert ainsi que les problèmes d’encombrement des canaux de drainage »; qu’il créera 1800 emplois spécialisés et bien rémunérés, et au moins 10 000 emplois, supposément reliés à la collecte de déchets. (Le texte du 8 février présente des chiffres moins élevés, soit 1600 emplois bien rémunérés.)

Révélations troublantes, contradictions flagrantes

Durant ses deux mois d’enquête, AKJ a découvert plusieurs contradictions entre ce qu’avance l’IEP et la réalité du terrain, en Haïti comme dans d’autres pays à faible revenu.

Se fondant sur les preuves recueillies, les journalistes d’AKJ ont conclu que les « déchets solides municipaux » (MSW en anglais) ne pourraient probablement pas produire 30 MW d’électricité. Les journalistes ont également soulevé la question des risques pour la santé et l’environnement associés à une usine de combustion ou d’incinération. Enfin, l’investigation a souligné que le projet engagerait le gouvernement et les citoyens haïtiens à payer pendant 30 ans une compagnie surtout contrôlée par des investisseurs en quête de profit.

AKJ a également découvert que la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), coprésidée par Bill Clinton et le Premier Ministre Jean Max Bellerive (2010-2011), a déjà refusé le projet à deux reprises. Deux employés de la Banque Mondiale et de la Banque Interaméricaine de Développement (BID), qui étaient au fait de la proposition et qui connaissent la CIRH, ont confirmé l’information. L’un d’entre eux a déclaré à AKJ : « La Banque Mondiale et la BID ont toutes deux étudié le projet et l’ont rejeté car il s’avèrerait catastrophique pour Haïti. » [Pour plus d’informations, voire Le (projet) Phoenix qui ne cesse de renaître]

1 – Les ordures d’Haïti ne conviendraient pas à une usine d’incineration de déchets

Sur son site Internet et dans son texte du 8 février, l’IEP prétend que les déchets solides d’Haïti ont la « valeur calorifique » nécessaire pour produire de l’électricité. Or d’après les recherches d’AKJ, ce serait plutôt improbable.

Dans une récente étude (2010) sur les diverses technologies de valorisation énergétique convenant le mieux aux déchets d’Haïti, le Laboratoire national de l’énergie renouvelable du gouvernement américain (NREL en anglais), recommande la digestion de la biomasse et non la combustion.   

Le NREL note qu’on évalue la teneur des déchets d’Haïti « à entre 65 % et 75 % de matière organique… Les ordures ménagères ne font pas un bon carburant pour les systèmes de combustion ou de gazéification. Leur teneur en humidité est trop élevée. »

Dans son article du 8 février, l’IEP affirme que cette estimation (« entre 65 % et 75 % de matière organique »), n’est plus à jour. La compagnie soutient que « la composition et la valeur calorifique excèdent les besoins nécessaires pour assurer la production de 30 MW, même en saison pluvieuse », en laissant croire que ceci reflète la position du NREL et du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE).

Joints en février par AKJ, ni le NREL ni l’PNUE n’ont confirmé cette affirmation. Les deux ont dit travailler à produire les rapports pour le gouvernement d’Haïti, et que ceux-ci ne sont pas encore terminés.

L’IEP prétend aussi que selon ses propres recherches, les déchets d’Haïti produiraient 30 MW. Or, la prétendue étude, conduite avec peu de transparence, a été menée par les firmes mêmes qui profiteraient du projet si son financement devenait une réalité.

AKJ a décidé d’entreprendre sa propre recherche, pour découvrir un très récent rapport (2012) de la Banque Mondiale sur les déchets : « What a Waste : A Global Review of Waste Management » ou « Quel gâchis : revue mondiale de la gestion des déchets » [PDF]. Selon ce rapport, pour « les pays à faible revenu », la valorisation énergétique des déchets par combustion n’est « ni courante… ni généralement un succès, en raison de son grand cout en capital, technique et exploitation, ainsi que de la haute teneur en humidité des déchets et du grand pourcentage de matières inertes. »

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Tableau tiré d’un rapport de 2012 de la Banque mondiale qui montre que dans les « pays à faible revenu », environ 64 % des déchets solides municipaux sont organiques. Source: Rapport « What a waste »

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Tableau tiré d’un rapport de 2012 de la Banque mondiale qui montre qu’en 2025, dans les « pays à faible revenu », environ 62 % des déchets solides municipaux seront organiques. Source: Rapport « What a waste »

L’étude note que les déchets des pays à faible revenu sont en général constitués à 64 % de matière organique, soit légèrement moins que les 65-75 % du rapport du NREL en 2010.

2 – Risques pour l’environnement

Dans son texte du 8 février, l’IEP accuse quiconque soulève la question des dangers de l’incinération de faire preuve d’« opinion partisane ».

Évidemment, les incinérateurs et les usines de combustion sont plus propres que par le passé, mais seulement lorsqu’ils utilisent une technologie dispendieuse et qu’ils sont constamment soumis à une surveillance rigoureuse et onéreuse. L’article d’AKJ souligne certains risques associés à l’incinération et suppose qu’un gouvernement qui n’arrive pas à faire respecter les règlements environnementaux les plus simples et élémentaires – comme interdire la coupe d’arbres ou l’usage de styromousse dans l’emballage alimentaire – ne pourrait davantage faire respecter des règlements comme ceux en vigueur au Danemark et en Allemagne.

L’IEP prétend aussi que « l’incinération industrielle est de plus en plus populaire dans les pays de l’Union européenne ».

S’il est vrai que l’Europe compte des centaines d’incinérateurs WtE, comme les Etats-Unis d’ailleurs, il est faux d’admettre qu’ils sont « de plus en plus populaire[s] » en Europe. En 2007, le Parlement européen émettait une directive priorisant le recyclage avant l’incinération, et en 2011, la Commission européenne publiait « Une Europe efficace dans l’utilisation des ressources », selon laquelle, en 2020, on cessera d’incinérer tous les déchets pouvant être compostés ou recyclés.

Enfin, l’IEP affirme que son projet serait plus propre que le brulage de déchets à ciel ouvert, comme on le fait partout en Haïti. Si c’est peut-être vrai, il existe de nombreuses autres alternatives au brulage à ciel ouvert : l’adoption et la promulgation de lois, le développement d’usines globales de gestion des déchets, qui tiennent compte du compostage, des sites d’enfouissement et du traitement de la biomasse.

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Tableau tiré d’un rapport de 2012 de la Banque mondiale qui montre que l’incinération est l’avant dernier choix pour le traitement des déchets solides municipaux.  Source: Rapport « What a waste »

Il y a plusieurs autres facteurs environnementaux à étudier avant d’approuver ou de rejeter une usine d’incinération, notamment le fait que pour plusieurs matières, l’incinération produit davantage de gaz à effet de serre que le recyclage.

3 – Coûts

L’un des risques soulevés par AKJ a trait à l’engagement financier inhérent à l’entente. Dans son texte du 8 février, l’IEP met en avant son propre argument économique, prétendant que le projet Phoenix produirait de « l’énergie à bon marché ».

Un récent rapport du US Department of Energy affirme exactement le contraire.

Selon une étude du « Updated Capital Cost Estimates for Electricity Generation », sur les coûts en capitaux et exploitation de diverses usines ou méthodes de valorisation énergétique, y compris les incinérateurs de déchets, les fermes éoliennes ou solaires et le traitement de la biomasse, contrairement à ce que revendique l’IEP, les incinérateurs à déchets sont parmi les installations les plus couteuses à construire et à exploiter, comparativement aux autres technologies.

La construction d’une nouvelle usine de 50 MW, soit le projet Phoenix en un peu plus grand, coûterait 8232 $US (2010) par kilowatt (kW) de capacité, et 376 $US (2010) par Kw en frais fixes d’exploitation.

En revanche, une usine de biomasse à « lit fluidisé bouillonnant » coûterait 4755$US (2010) par kW de capacité, et environ 100 $US (2010) par kW en frais fixes d’exploitation.

Enfin, une installation photovoltaïque solaire de 150 MW coûterait 4755 $US (2010) par kW à installer, et environ 17 $US (2010) par kW en frais fixes d’exploitation. 

GIGO et les déchets d’Haïti

AKJ ne peut prétendre posséder des compétences approfondies en technologies de valorisation énergétique. Mais le principe GIGO s’applique clairement au projet Phoenix. Avec des données erronées, l’État et la population d’Haiti risquent de faire une erreur capitale.

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Les études mentionnées plus haut démontrent hors de tout doute que le projet Phoenix n’est pas l’unique « solution » aux problèmes de déchets et d’énergie en Haïti. En fait, il s’avère peut-être le choix le plus risqué et le plus coûteux. Pour des pays comme Haïti, la Banque Mondiale, entre autres, recommande généralement le recyclage et la récupération par compostage ou traitement de biomasse, ce qui produit à la fois de l’énergie (en brulant le méthane) et qui enrichit le sol avec un sous-produit.

Ce qui est arrivé à Majorque devrait aussi nous faire réfléchir. Peut-être, le projet Phoenix est-il envisagé en fonction des déchets étrangers? Haïti l’a déjà échappé belle avec les déchets importés de Pennsylvanie, l’État d’où vient l’IEP.

 En 1998, la barge Khian Sea a jeté l’ancre au large des Gonaïves et a commencé à décharger une portion de 10 000 à 15 000 tonnes de cendres de l’incinérateur de Philadelphie. Les groupes de pression et les journalistes de Radio Haïti Inter ont dénoncé avec courage et sans relâche cette action, et réussi à forcer la ville de Philadelphie et l’entrepreneur à reprendre leur cargaison toxique dix ans plus tard. Le capitaine du Khian Sea a déversé le reste des cendres au milieu des océans Indien et Atlantique. [Voir ces reportages : Syfia et IPS]

Sans l’entière compréhension de tous les faits, données, coûts et risques associés aux diverses méthodes de traitement des déchets municipaux et aux défis énergétiques, le gouvernement haïtien risque de conclure une entente très couteuse pour l’État et les contribuables. Les autorités haïtiennes et les agences qui les conseillent doivent jouer cartes sur table, révéler les possibles conflits d’intérêts liés au projet. Le NREL et le PNUE doivent publier leurs résultats au plus tôt.

Jane Regan

*Journaliste américaine et professeur de journalisme d’investigation à l’Université d’État d’Haïti. Elle est également Coordonnatrice d’Ayiti Kale Je.

Source : http://www.ayitikaleje.org/

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