LES TROUBLANTES LIAISONS ENTRE TRUMP ET POUTINE

Par Isabelle Mandraud

Poutine Donald Trump

Les interrogations sur les liaisons apparues entre le candidat républicain à l’élection présidentielle américaine, Donald Trump, et la Russie de Vladimir Poutine continuent d’alimenter la campagne électorale aux États-Unis. Et les polémiques. Dimanche 31 juillet, ce sont notamment les propos tenus par M. Trump sur la Crimée – et la reconnaissance ou la non-reconnaissance de l’annexion par la Russie – qui ont suscité de vives réactions. Dans un entretien sur la chaîne ABC, il a suggéré que les États-Unis acceptent l’annexion si cela pouvait conduite à de meilleures relations avec Moscou et une plus grande coopération dans la lutte contre le groupe Etat islamique, se vantant, par ailleurs, que M. Poutine le « traite avec un grand respect ». Hillary Clinton a accusé son rival républicain d’« allégeance absolue » aux objectifs de la diplomatie russe.

Dans le camp de M. Trump, on préfère observer le mutisme sur cette question des liens avec Moscou et ne rien dire qui puisse alimenter davantage les interrogations. C’est cette ligne qu’avait par exemple suivie, le 7 juillet, Carter Page, le conseiller aux affaires internationales de Donald Trump alors qu’il était invité par la Nouvelle École d’économie de Moscou pour une conférence sur « l’évolution de l’économie mondiale ».

A la question d’un journaliste de la chaîne de télévision Zvezda (qui appartient au ministère de la défense russe) : « Certains aux États-Unis pensent que vous êtes un type mauvais car vous êtes un ami de la Russie, l’êtes-vous ? » , M. Page avait répondu : « pas de commentaire ». « No comment », avait-il répété, questionné sur de possibles contacts à un haut niveau lors de sa visite, tandis que son intervention était retransmise en direct par Katehon, un think tank piloté par l’oligarque russe ultraorthodoxe Konstantin Malofeev, le conseiller économique de Vladimir Poutine Sergueï Glaziev, ou bien encore l’idéologue nationaliste et chantre de l’Eurasisme Alexandre Douguine, qui a assuré sur Twitter la promotion de l’invité américain.

Un conseiller très bien introduit chez Gazprom

Nommé en mars dans l’équipe des conseillers de M. Trump, M. Page, 44 ans, n’est pas tout à fait un inconnu en Russie. Envoyé à Moscou en 2004 pour y ouvrir le bureau de Merrill Lynch, quatre ans après avoir été embauché par la banque d’investissement américaine, l’homme y a noué de solides relations d’affaires.

Il a notamment conseillé le géant pétrolier Gazprom dans l’une de ses plus importantes opérations financières, le rachat pour 7,4 milliards de dollars, à Shell, en 2007, de Sakhaline 2, un champ d’hydrocarbures dans la mer d’Okhotsk. À cette époque, Vladimir Poutine avait entrepris de rétablir le contrôle par l’État du groupe partiellement privatisé dans les années 1990.

Peu après sa nomination dans l’équipe de campagne du candidat républicain, le conseiller de M. Trump a confié à l’agence Bloomberg avoir reçu dans sa boîte mail nombre de messages « positifs » de ses contacts russes. « Tant de gens que je connais et avec lesquels j’ai travaillé ont été durement affectés par les sanctions », déclarait-il.

Lui-même aussi, sans doute, car M. Page, revenu à New York en 2007 pour y monter sa propre société, Global Energy Capital, fait encore partie des actionnaires minoritaires de Gazprom, inscrite sur la liste des entreprises russes sous sanctions américaines après l’annexion de la Crimée et le début du conflit armé dans l’est de l’Ukraine.

Les connexions de Paul Manafort

Le banquier n’est pas le seul lien qui relie M. Trump à la Russie de M. Poutine. Paul Manafort, recruté en même temps que M. Page pour mettre un peu d’ordre dans sa campagne, possède lui aussi de solides connexions avec le « monde russe » cher au chef du Kremlin. Lobbyiste patenté, il a notamment conseillé Viktor Ianoukovitch, sans parvenir toutefois à redresser l’image de l’ancien président ukrainien aujourd’hui réfugié en Russie.

Selon le site Slate, Richard Burt, un ancien de l’administration Reagan qui a commencé également à conseiller M. Trump, ferait partie du conseil d’administration d’Alfa-Bank, une importante banque commerciale russe et aurait également un pied dans Gazprom via un fonds d’investissement. Dans un long article consacré à M. Trump sous le titre « La marionnette de Poutine », Slate mettait en avant les prises de position critiques sur l’OTAN de M. Burt, favorable à une coopération plus « réaliste » avec la Russie.

Un autre homme apparaît aussi en filigrane dans les réseaux Trump, Felix Sater, un juif russe émigré à la réputation sulfureuse, aujourd’hui en délicatesse avec la justice américaine pour ses liens supposés avec la Mafia. Le 17 mai, le Washington Post a décrit, sur la base des dépositions de l’intéressé, l’arrivée de Sater « dans l’orbite » du magnat candidat, par l’intermédiaire de son entreprise Bayrock Group, qui possède ses bureaux dans la Trump Tower.

« Des documents prouvent que Trump, en 2005, a passé un contrat d’un an avec Bayrock Group pour développer un projet dans la capitale russe, écrit le quotidien. Sater a dit qu’il avait trouvé un groupe d’investisseurs russes intéressés », notamment « pour un gratte-ciel de luxe ». Le milliardaire candidat lui aurait demandé d’accompagner son fils lors d’un déplacement prospectif à Moscou. M. Trump a affirmé qu’il ne reconnaîtrait même pas l’intéressé dans une pièce.

Interrogations sur le piratage du comité national démocrate

Ces relations ont nourri d’autres soupçons, plus graves encore, après le piratage du Comité national démocrate, l’organe du parti de la candidate rivale Hillary Clinton, et de la Fondation Clinton. L’entreprise de cybersécurité CrowdStrike, qui a révélé ce piratage, au cours duquel des données compilées sur M. Trump ont été dérobées, l’a attribué à deux groupes de hackeurs liés au gouvernement russe. L’opération a par la suite été revendiquée par un hackeur se présentant sous le pseudo « Guccifer 2.0 ». Le Kremlin a de son côté démenti une quelconque implication.

Le candidat à l’élection présidentielle américaine s’est lui-même rendu à plusieurs reprises en ex-URSS, à partir de 1987, puis en Russie, jusqu’à venir organiser à Moscou le premier concours de Miss Univers en novembre 2013. « Pensez-vous que Poutine viendra ? s’interrogeait-il alors sur Twitter. Si c’est le cas, deviendra-t-il mon nouveau meilleur ami ? »

Do you think Putin will be going to The Miss Universe Pageant in November in Moscow – if so, will he become my new best friend?

— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) 19 juin 2013

Ébloui à la perspective de juteux contrats pour la construction d’hôtels de luxe, M. Trump ne les obtiendra finalement jamais. Mais il a lui-même noué dans le pays quelques amitiés, et deux sites Internet ont été ouverts pour promouvoir, en russe, sa candidature. Par médias interposés, Donald Trump et Vladimir Poutine ont fait assaut d’amabilités, bien que les deux hommes, semble-t-il, ne se soient jamais rencontrés. « Un homme fort », a dit l’Américain en parlant du président russe ; « un homme brillant et remarquable », a répliqué M. Poutine à propos de M. Trump, tout en assurant que le Kremlin « travaillerait avec n’importe quel futur président américain ».

Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)

Source : http://www.lemonde.fr/international/article/2016/07/08/les-troublantes-liaisons-entre-trump-et-poutine_4966148_3210.html

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