MUHAMMAD ALI, MORT D’UNE LÉGENDE DE LA BOXE

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Ding. Dernière reprise, l’arbitre à la grande faux arrête le combat. Ali s’en est allé. Celui qui se disait «si méchant qu’il rend la médecine malade» et ne s’était jamais écroulé avant le gong a dû se résoudre à la finitude des choses. Mais «The Greatest», le plus grand, dans sa deuxième vie d’ex-boxeur rongé par la maladie, s’est accroché, longtemps, au-delà de ce qu’on prétendait possible ou raisonnable. Comme il l’avait fait sur le ring à Manille, en 1975, au bout des 14 rounds les plus violents de l’histoire de la boxe face à l’ennemi juré Frazier ; ou même dans la défaite, debout malgré sa mâchoire en vrac, en 1973 contre l’oublié Ken Norton. Plus longtemps en tout cas que n’importe quel neurologue ne l’aurait prédit, puisque la médecine l’avait déjà enterré debout, le cerveau en miette, au début des années 1980.

Hospitalisé à Phoenix (Arizona) depuis jeudi pour des «problèmes respiratoires» annoncés dans un premier temps comme relativement bénins, l’icône pugilistique a vu son état se détériorer dès le lendemain. Vendredi, des «proches» cités par le tabloïd le New York Post et l’agence AP ont confié sous couvert de l’anonymat que la légende était en fait sous assistance respiratoire, et au plus mal. Sa mort a été annoncée tôt ce samedi par sa famille dans un communiqué: «Après un combat de 32 ans contre la maladie de Parkinson, Mohamed Ali est décédé à l’âge de 74 ans», a annoncé son porte-parole Bob Gunnell.

Avec Mohamed Ali disparaît la première vedette à notoriété globale et absolue – le sportif le plus photogénique du XXe siècle fut longtemps le visage le plus reconnu de la planète. Les Beatles étaient peut-être les premières stars planétaires (ou, plus justement du monde occidental), mais Ali seul était connu de tous, noir ou blanc, habitant du tiers-monde ou Américain repu. Avant de devenir l’astre mort vaguement sanctifié des trois dernières décennies, condamné au silence et aux tremblements par Parkinson, le boxeur était tout à la fois: l’athlète ultime, le corps politique, le gentil et le méchant, la radicalité et l’œcuménisme. Dans une catégorie où il a longtemps s’agit d’être le plus dur, Ali a révolutionné la boxe des lourds en devenant le plus intelligent. Conteur de sa geste allant jusqu’à jouer son propre rôle dans son biopic (The Greatest, 1977), (auto) promoteur à la verve inégalée, Ali le rimailleur impénitent a inventé le trash talk, l’insulte comme premier jab. Héraut de la fierté noire des années 1960, l’activiste a imposé sa célébrité omnipotente et envahi tous les champs : sportif, politique, médiatique, culturel. Manipulateur roublard mais sincère, il a transcendé tout événement le touchant en histoire (avec et sans majuscule), qu’il s’agisse de multiplier les «combats du siècle» ou de libérer des otages à Bagdad en pleine Guerre du Golfe. «La plus grande attraction du monde depuis l’invention du cinéma parlant» – dixit l’intéressé – est aussi l’une des premières figures de subversion pop, dont le seul égal est Che Guevara, en témoignent leurs effigies respectives encore affichées dans nombre chambres d’ados.

De Louisville à l’or olympique

Louisville, Kentucky, le 17 janvier 1942. On doit sortir le gamin au forceps tant sa tête est grosse. L’aîné des Clay (il aura un frère cadet) reçoit le nom de son père, Cassius, peintre en bâtiment. Sa mère, Odessa, est domestique. L’enfant est élevé dans l’effroi causé par le lynchage d’Emmet Till, ce double de son âge sauvagement assassiné dans le Mississippi en 1955.

Car si Louisville n’est pas l’Alabama, la métropole à cheval entre Midwest ouvrier et Sud raciste applique la ségrégation raciale et Clay se verra refuser plus d’un repas dans les dîners locaux. La légende veut que Cassius Clay se mette à la boxe après la disparition de son vélo. Il a 12 ans et jure d’aller «botter le cul» du voleur, peu importe qui. Joe E. Martin, flic blanc et entraîneur local lui conseille d’apprendre à cogner d’abord. Six ans plus tard, Martin voit son poulain emporter l’or chez les mi-lourds aux Jeux olympiques de Rome en 1960. Cassius Clay a 18 ans, il est temps de passer pro. 1,91 mètre sous la toise et une allonge de quasiment deux mètres, le visage poupon, «l’insolent de Louisville» comme on l’appelle alors, ne perd aucun combat et boxe comme un poids coq – tout en esquives et piques précises. Le papillon et la guêpe.

Quatre ans et plus tard, Sonny Liston, machine à démolir qui a appris la boxe à l’ombre lui offre sa chance de décrocher le titre de champion du monde des poids lourds. La stupeur emplit la salle bondée de Miami le 25 février 1964 quand «l’ours» Liston reste assis sur son tabouret à la 6e reprise, prétexte une douleur à l’épaule et abandonne son titre au gamin frêle au visage intact. La thèse d’un combat arrangé, fortement étayé par une note retrouvée dans les archives du FBI en 2014, plane encore aujourd’hui… Aux premières loges, un leader noir et rouquin en costume immaculé, lunettes sévères de prof de fac sur le nez, assiste dans le brouillard des fumées de cigares à la naissance d’un phénomène. Le lendemain, Clay annonce qu’il devient Cassius X – effaçant à jamais son «nom d’esclave», comme l’avait fait avant lui Malcolm X, l’homme discret au bord du ring, «conseiller spirituel» du nouveau champion du monde des poids lourds et porte-voix en disgrâce des Black Muslims.

Cassius Clay devient Mohamed Ali

Les deux hommes se connaissent en fait depuis 1962, et ça fait un moment que Clay garde le secret sur ses accointances avec la Nation of Islam, mouvement afro-nationaliste qui file les pires suées à l’Amérique, du FBI à Martin Luther King. Pieux mais non-moins ambitieux, Clay savait qu’il ne deviendrait jamais un challenger s’il s’affichait ouvertement ses attaches à un groupe si sulfureux. Maintenant champion, il peut bien faire ce qu’il veut, et, un mois après sa double victoire (contre Liston, contre l’Amérique blanche), Cassius X devient Mohamed Ali (Mohamed Ali en français). Et oublie Malcolm X, renié par les siens et assassiné l’année suivante.

Ali et Liston s’affrontent à nouveau en 1965, dans un bled du Maine – aucune ville majeure ne voulait prendre le risque d’organiser ce combat entre un nationaliste noir dont l’ex-mentor vient d’être dessoudé et un ancien taulard présumé lié à la mafia. Liston s’écroule en deux minutes, touché par un coup si subtil (pichenette disent les uns, «punch fantôme» jurent les autres) que personne ou presque de ne l’a vu. Le public crie «chiqué!». Peu importe : la photo de Neil Leifer est belle et restera gravée dans les mémoires : Ali, bras replié comme s’il promettait une nouvelle trempe, hurle à Liston, étalé les bras ouverts, de se relever. «L’herbe pousse, les oiseaux volent, les vagues mouillent le sable. Moi, je tabasse des gens», se gargarise un Ali toujours plus outrancier, toujours plus narcissique. La légende demande qu’on l’alimente, et l’acte II se joue hors du ring.

«Je n’ai rien contre les Vietcongs»

En 1967, Ali refuse de rejoindre la jeunesse américaine qui se bousille dans une guerre sans fin et sans but au Vietnam. «Je n’ai rien contre les Vietcongs. Aucun Vietcong ne m’a traité de nègre» se justifie-t-il, invoquant sa religion et sa conscience. La World Boxing Association lui retire son titre, les Etats ses permis de boxer. L’armée le condamne à cinq années de prison, il fait appel. Libre mais interdit de combattre, il l’emporte finalement devant la Cour Suprême en 1971, mais ces meilleures années d’athlète sont derrière lui. Reste qu’en quatre ans, inflexible et éloquent, Ali est devenu une figure incontestée de la contre-culture, adorée dans les ghettos comme dans les facs où il vient discourir sur le racisme et le pacifisme.

Entre-temps, un nouveau champion a émergé, invaincu, comme lui, champion olympique, comme lui : Joe Frazier. Celui-ci s’est démené en coulisse, allant jusqu’à supplier Nixon, pas encore impeached, pour qu’Ali, qu’il considère comme son rival naturel, retrouve le chemin du ring. Ali lui en sera tout sauf reconnaissant, transformant Frazier le fils de métayer de Caroline du Sud en «Oncle Tom», traître à sa race, dans une démarche qui tient autant de l’idéologie que du marketing – il s’agit toujours avec Ali de dramatiser les enjeux.

Le 8 mars 1971, les deux hommes qui se vouent désormais une haine évidente s’affrontent dans l’enceinte du Madison Square Garden de New York pour le «combat du siècle» – et une bourse de 5 millions de dollars. Un record, évidemment. Autre première : Ali va pour la première fois au tapis, allongé par un crochet du gauche rageur de Frazier. Mais il se relève. Le combat va jusqu’à la décision des arbitres. Frazier gagne nettement aux points, n’en déplaise à Ali, qui n’accepte pas la défaite. Après deux victoires pour se remettre en selle (contre Ellis et Patterson), Ali se fait briser la mâchoire par Ken Norton en 1973. L’Amérique blanche exulte de voir le fanfaron se faire littéralement casser la bouche. Le champion déchu part se ressourcer à Louisville, du fil de fer plein les dents et une envie terrible d’en découdre à nouveau avec Frazier, ce bon «négro» trop humble et inintelligible. Et même plus champion du monde : il a perdu son titre face à George Foreman en 1973.

Les premiers coups sont échangés sur un plateau télé en 1974, et la suite quelques jours plus tard sur le ring. Victoire sans éclat d’Ali, mais qui lui permet d’être le challenger naturel de Foreman. Pour le vaincre, Ali le boxeur virevoltant, garde basse et menton haut des débuts va devoir se muer en stratège dur au mal, qui encaisse les coups malgré ses arcades toujours lisses en attendant de trouver la faille, en embuscade.

Le rendez-vous de Kinshasa

Hors du ring, le cirque Ali grandit exponentiellement, l’argent aussitôt gagné s’évanouit. Un entourage pléthorique l’accompagne, il entretient deux ex-femmes, couve son épouse – la tempétueuse et ceinture noire de karaté Belinda, épousé à 17 ans en 1967 – et ses maîtresses. Il a huit enfants, une ferme dans le Michigan, un palace à Chicago, une villa à Los Angeles et un camp d’entraînement en Pennsylvanie, des Cadillac de toutes les couleurs… Son manager, Herbert Mohamed, trouve une ficelle pour rentabiliser la marque : l’export diplomatique, résumé dans un haïku : «invitez Ali à combattre /et votre pays sera sous les projecteurs du monde entier» (1). C’est ainsi qu’avec l’entregent du promoteur mégalo Don King, Ali se retrouve à Kinshasa en 1974 pour retrouver son dû, flanqué de James Brown, BB King et Norman Mailer (entre autres) pour défier George Foreman devant Mobutu, qui a allongé 10 millions de dollars pour l’occasion, et n’a pas peur de ruiner le pays pour accommoder les deux boxeurs.

Muhammad Ali vs George Foreman
 Muhammad Ali vs George Foreman  

Ali est accueilli comme un dieu vivant, joue la carte de l’icône panafricaine face à Foreman (25 ans, dans la force de l’âge et invaincu) qu’il façonne en nouvel avatar de l’Oncle Tom, son ennemi favori. Les Zaïrois crient «Ali Bomayé» («Ali tue le») dans les rues, Foreman devient parano et le dictateur à la toque en léopard biche : le «Rumble into the Jungle» («la baston dans la jungle») est «le plus grand événement sportif du XXe siècle». C’était le but. Tout au long du combat, Foreman travaille au corps Ali, réfugié dans les cordes. «Une sauterelle accrochée à son roseau dans la tempête», écrit Mailer. Toujours à la frontière de la ruse et de la fourberie, l’entraîneur d’Ali, Angelo Dundee, a un tantinet détendu les cordes pour permettre à Ali d’y rebondir et d’esquiver – le fameux «rope-a-dope» (l’«enroule-gogo»). Sous la tempête tropicale, le coup de tonnerre a lieu sur le ring : Ali se réveille au huitième round quand il sent Foreman rincé et le met KO. Ali est à nouveau et plus que jamais «le plus grand».

Trash à Manille

L’année suivante, il pose son dernier jalon mythologique chez un autre autocrate exotique. La belle entre Frazier et Ali a lieu aux Philippines, alors sous la loi martiale décrétée par le président Ferdinand Marcos. A Manille, Ali pousse la dégueulasserie de son trash talk dans ses derniers retranchements. Agitant un singe en plastique devant les journalistes, il compare constamment Frazier à un gorille repoussant, insiste sur ses traits fins en comparaison avec le visage censément simiesque de son adversaire. Ali, bien plus tard, s’en excusera. Frazier ne pardonnera jamais. Le combat est une violence inouïe. Au bout de 14 rounds, les deux boxeurs sont à bout physiquement : Frazier est quasiment aveugle et Ali ne veut pas y retourner, a l’impression qu’il va crever. Il demande à son coach de couper ses gants, Dundee refuse. A l’inverse, Frazier veut retourner coller des parpaings, mais pas son entraîneur, qui a peur qu’il y laisse sa peau et jette la serviette pour son combattant. Ali, chancelant, triomphe modestement.

En 1978, il perd puis regagne son titre la même année face au médiocre Leon Spinks. Il est donc triple champion du monde à 37 ans – un record de longévité que Foreman fera tomber quelques années plus tard. La suite, c’est un crépuscule interminable. Une première retraite en 1979, puis un retour sur le ring l’année suivante pour 8 millions de dollars face à Larry Holmes, son ancien sparring-partner. Holmes, qui pourtant retient ses coups et s’en veut, massacre son mentor, qui montre les plus premiers signes de la maladie de Parkinson en public. C’est le soixantième combat pro d’Ali, c’est trop. «Un suicide» en direct devant des millions de spectateurs. Toujours pour l’argent, Ali remet le couvert en 1981 face à Trevor Berbick et perd dans un simulacre de combat que beaucoup ont préféré oublier.

Une icône malade

En 1984, Mohamed Ali ne peut plus cacher l’évidence : il est «punch drunk», il a trop combattu, Parkinson l’a mis KO. La maladie a affecté ses deux plus grands atouts : ses mains, autrefois précises comme un dard, et sa voix qui n’est plus que murmure monotone. Ali est à peine quadra mais déjà un vieillard marmonnant, monolithique. Son aura est malgré tout intacte, et à l’image d’un Mandela dont les adversaires mêmes oublient la radicalité passée, il devient une icône presque consensuelle. Fin 1990, il passe un mois à Bagdad pour tenter de négocier la libération d’otages américains, rencontre Saddam Hussein. Il repart avec quinze d’entre eux. Le film When We Were Kings, oscar du meilleur documentaire en 1996(http://next.liberation.fr/culture/1997/04/23/when- we-were-kings-a-kinshasa-en-1974-pour-son-combat-dusiecle-face-a-foreman-mohammed-ali-figure-d_203871), remet l’Ali-mania au goût du jour dans les années 1990. On scande à nouveau «Ali Bomayé» dans les cours d’école. La même année, la faiblesse d’Ali tremblotant au moment d’allumer la flamme olympique à Atlanta marque les esprits tant elle contraste avec l’image de l’icône toute puissante du film. Malgré les plus hautes récompenses nationales et humanitaires («messager de la paix pour l’ONU depuis 1998), il disparaît quasiment entièrement de la vie publique par la suite, mais est présent lors de l’inauguration de Barack Obama en 2009. Le symbole, toujours. Converti à l’islam sunnite en

1975 puis plus récemment au soufisme, Ali était pour la dernière fois sortie de sa réserve pour condamner les propos incendiaires et racistes de Donald Trump sur les musulmans.

Ali n’était pas un saint, il pouvait même carrément être un salaud – Joe Frazier en savait quelque chose, mais il était le meilleur, et comme il le disait : «ce n’est pas de la vantardise si tu peux le prouver». Certaines de ses victoires ont l’odeur de soufre et le flou artistique qui font le sel du sport d’avant les ralentis à la milliseconde et autres palettes graphiques. D’autres triomphes ont la pureté incontestable de son jab, lui qui reste considéré par les spécialistes comme le poid lourd le plus rapide de tous les temps. Le plus grand, le plus cher, le plus vicieux. Une constante : Ali était hors-norme, surhumain dans tout. Forces et faiblesses comprises.

 Guillaume Gendron

 Source :  (http://www.liberation.fr/auteur/13817-guillaume-gendron)