POUR TOURNER LE DOS À LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

par Fritz DORVILIER*

Une ile, deux État-nations, deux situations politiques et économiques grandement différentes. D’un pôle, à l’Est, la République Dominicaine, un pays politique stable et économiquement moyen du point du vue du développement. De l’autre, à l’Ouest, un pays politiquement instable et économiquement stagnant et moribonde, donc une formation sociale déstructurée et faillie, convulsant au bord du gouffre de l’Histoire.

Les causes de cette étonnante différenciation insulaire ont été largement étudiées et sont donc connues. Quant à ses conséquences naturelles, elles peuvent être expliquées à la lumière des théories biopolitiques de l’instinct de survie et de l’attraction démographique. C’est dire qu’elles se sont manifestées et se manifestent encore par la ruée de la population haïtienne vers l’Est et, par surcroit, par la surexploitation et par la déshumanisation des migrants. Et, comme on le sait, le summum de cette injustice est symbolisé par l’arrêt « TC/0168/13 » de la Cour constitutionnelle dominicaine jetant dans l’apatridie des centaines de milliers de citoyens dominicains d’origine haïtienne. Alors, Que faire ?

La réponse à cette question classiquement révolutionnaire doit avoir une base temporelle. Il est donc mieux de se demander que faire quand. Et la temporalité dépend de la posture et des agissements de la République dominicaine. En effet, dans cette conjoncture pré-guerrière où ce pays-voisin nous fabrique comme leur fondamental ennemi, au sens schmittien sinon naziste du terme, il faut que les Haïtiens contre-agissent à court et à moyen termes.

En ce moment, il convient d’admettre que les agissements du Gouvernement haïtien sont corrects et efficaces. Car, paradoxalement, il n’a pas comme d’habitude bêtement vociféré, mais a plutôt opté pour une silencieuse et intelligente diplomatie mettant la Communauté internationale post-westphalienne devant ses obligations morale et légale. Il faut donc, à court terme, qu’il continue à internationaliser le conflit, compte tenu du fait que le monde est à une phase cosmopolitique sinon post-nationale et ne tolère pas les velléités injustement et haineusement offensives d’un État vis-à-vis d’un autre. Le Gouvernement haïtien, suite à l’intelligente saisie de la CARICOM, doit se préparer à recourir à l’arbitrage ou, au pire, au jugement de l’OEA, de l’ONU et finalement du Conseil de Sécurité en tant qu’état-major de l’Armée globale, en vertu de l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de l’article 20 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme.

À moyen terme, les Haïtiens doivent tourner le dos à la République dominicaine qui, de toute évidence, a et aura pendant longtemps pour ne pas dire toujours du mal à nous accepter et nous aimer, car leur haine à notre égard semble être radicale.

Autrement dit, les Haïtiens vont devoir faire en partie un revirement vers le Sud-Ouest et le Sud-Est. C’est dire qu’il faudra particulièrement recourir au Groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et les Caraïbes (Jamaïque, Bahamas, Colombie, Panama, Guyana). Car, il est évident que les États-Unis, le Canada et la France n’ont aucune volonté d’investir en Haïti. Ils avaient l’occasion de le faire mais ils ne l’ont pas fait. Ils avaient préféré soutenir sinon tolérer une dictature rétrograde et sanguinaire, et financer des coups-d’État (1987, 1991, 2004) ; ils ont donc plutôt contribué, pour des raisons géopolitiques et idéologiques, à déstructurer et à affaiblir les sphères politique et économique de notre pays.

Ainsi, faute de capitaux suffisants au niveau national, il nous faudra promouvoir et mettre en œuvre en Haïti un modèle de développement régional axé sur la coopération économique et technique avec les BRICS. Cette nouvelle coopération doit être basée sur le commerce portuaire et l’investissement dans l’agro-industrie et les services. Autrement dit, l’État haïtien doit rouvrir et céder les ports régionaux, par acte de bail à durée déterminée (25 ou 50 ans), ou en faire construire ou restaurer d’autres, au BRICS et à certains pays de la CARICOM.

Dans cette perspective économique pragmatique et donc dénuée du coutumier nationalisme vide, en termes d’exemple, le port de Port-de-Paix et le littorale du Mole-Saint-Nicolas pourrait être cédés ou affermés à la Chine ou à des entrepreneurs de Bahamas ou de Panama pour respectivement développer le commerce international et y construire une superbe station balnéaire ; le port des Cayes aux entrepreneurs Jamaïcains ou Colombiens ; le Port des Gonaïves aux Brésiliens ; le port du Cap et de Fort-Liberté aux Sud-Africains ou aux Indiens. Ces pays devront aussi investir beaucoup de capitaux dans la mise sur pied de Parcs industriels dans le domaine de l’agro-alimentaire, du textile, de l’informatique, et dans le secteur du service touristique.

Cependant, cette stratégie d’internationalisation ciblée doit être accompagnée d’une panoplie de politiques publiques, notamment une politique de population qui anéantira la trappe d’équilibre de bas niveau causée par le décalage entre la croissance démographique et la croissance économique, et donc qui puisse rompre le cercle vicieux de la pauvreté ; une politique éducative, plus particulièrement une politique d’enseignement supérieur et de recherche en vue de fabrique un stock de capital humain adéquat à la forme et au niveau de l’économie-monde ; une politique de sécurité nationale qui, en attendant la remobilisation intelligente de l’Armée nationale, impliquera la formation d’une Unité de Police frontalière de deux mille (2.000) membres, bien équipée à l’instar des Polices-militaires (radars, véhicules tout terrain, fusils mitrailleurs, lance-roquette, hélicoptères, etc.), laquelle unité défensive peut être déjà rapidement constituée avec des agents bien entrainés des Unités spéciales de la Police Nationale (Swatt, CIMO, USGPN).

En cas d’attaque de l’Armée dominicaine, l’Unité policière frontalière sera à l’avant-garde défensive et elle devra être nécessairement secondée par la population civile en âge de se battre pour la Patrie, laquelle population qui a d’ailleurs dans son capital culturel les stratégies de mobilisation et de combat de l’Armée civile. En outre, la République dominicaine doit savoir qu’une population civile attaquée, dont l’État est dépourvu d’une Armée conventionnelle pour la défendre, est appelée à recourir à des stratégies de défense et surtout d’attaque non conventionnelles. En effet, si la République dominicaine nous attaque, elle sera indubitablement confrontée à une longue et terrible guerre de Guérilla, ce qui fragilisera voire ruinera son économie.

Aussi, l’État haïtien, en guise de stratégie d’éloignement à court terme, doit commencer par dissuader les citoyens haïtiens, toute catégorie sociale confondue, à se rendre en République dominicaine. Comme le font certains pays à son encontre, il doit mettre un warning sur les voyages dans ce pays-ennemi, et ce pour éviter qu’on l’accuse de non-assistance à ses citoyens en danger. C’est dire que les citoyens haïtiens doivent également se responsabiliser quant à l’odieuse attitude dominicaine. Il doit par ailleurs demander aux citoyens haïtiens qui ont un contrat de travail en bonne et due forme en Dominicanie, de déposer deux copies-conformes à l’Ambassade et aux Consulats haïtiens, et ce pour pouvoir saisir les instances de régulation et de jugement internationales, en l’occurrence l’Organisation Internationale du Travail (OIT/ Convention n° 97, 143, 105 ), le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU et la Cour Internationale de Justice, en cas de violation massive des droits des travailleurs migrants.

Néanmoins, compte tenu de la pression démographique qui entraine de plus en plus notre pays dans le gouffre de la pauvreté, l’État haïtien, comme je l’ai ailleurs explicité, doit mettre en œuvre une politique d’émigration choisie consistant à faire émigrer de façon permanent et continue un nombre important de ses habitants dans des pays riches et civilisés (États-Unis d’Amérique, Canada, France, Angleterre, Allemagne, Australie) et à conclure pour certains de ses citoyens désireux de pratiquer l’émigration saisonnière des contrats de travail à durée déterminée et obligation de retour avec le Canada, les États-Unis d’Amérique, l’Argentine, le Chili, le Brésil, la France. Cette politique contribuera doublement à faire baisser la forte pression démographique et rentrer des devises au pays.

Parallèlement à cette politique d’émigration choisie, l’État haïtien doit faire une sérieuse enquête sur l’évasion financière et l’évasion fiscale en direction de la République dominicaine. Car, il n’est pas moralement ni économiquement admissible que certains fortunés membres du Secteur des Affaires haïtien aillent épargner leur argent et investissent environ deux (2) milliards de dollars américains de l’autre côté de la frontière. Or le pays souffre atrocement d’un manque de capitaux, ce qui handicape grandement sa croissance économique. Cela est d’autant plus inacceptable que, suite au catastrophique séisme du 12 janvier 2010, le Centre-ville de Port-au-Prince, l’endroit où les riches familles haïtiennes ont fait fortune, demeure dans un état de délabrement. Ces capitaux auraient pu être investis dans la reconstruction du Centre-ville, ce qui génèrerait des emplois et diminuerait subséquemment l’incidence de la pauvreté. L’État haïtien doit donc trouver un moyen pour freiner la fuite des capitaux et même en rapatrier une bonne partie. D’où la nécessité d’une efficace politique publique d’investissement.

En définitive, d’aucuns peuvent mystiquement penser que nous avons choisi le mauvais côté de l’île d’Hispaniola. Là ne réside nullement le mal haïtien, car le propre de l’être humain est de se rendre, par le biais de l’esprit rationnel, comme maître et possesseur de la nature. Ce qui revient à dire que nous pouvons contrôler et transformer notre environnement naturel en vue de notre développement et notre bien-être. Pour ce faire, il faut nous délester des représentations magico-symboliques, du fatalisme et des pratiques politiques et économiques archaïques, et nous mettre sur la voie de la modernité. Commençons immédiatement par nous rendre rationnels, pragmatiques et productifs. Ainsi pourrions-nous faire face – en l’ignorant – à court et moyen termes à la posture dominicaine bassement caractérisée par le racisme, l’inhumanité, l’arrogance, l’exploitation et l’injustice.

*Fritz DORVILIER,
Docteur ès Sciences sociales
[Développement-Population-Environnement],
Professeur d’Université.
Port-au-Prince, le 30 Novembre 2013.

 

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